Homélie de Mgr de Moulins-Beaufort pour l’Épiphanie

Le 6 janvier 2019, en l’église Sainte-Macre de Fismes, jour de la fête de sainte Macre, Mgr Eric de Moulins-Beaufort, est venu célébrer la messe de l’Epiphanie pour retour dans l’église de la statue de la sainte. Découvrez l’homélie qu’il a prononcé.


Épiphanie” est un mot grec qui signifie « manifestation » ; il veut dire que quelque chose qui n’était pas visible le devient soudain, quelque chose qui ne pouvait se voir ou qui ne pouvait être vue que difficilement devient manifeste au plus grand nombre. Qu’est-ce qui est invisible ou, tout au moins, difficile à voir ?

Si vous avez l’esprit scientifique, vous pourriez répondre : les microbes, les molécules, l’infiniment petit, ou bien les étoiles ou les planètes les plus éloignées, l’infiniment éloigné. Mais nous savons aujourd’hui regarder l’infiniment petit grâce aux microscopes et l’infiniment éloigné grâce aux télescopes. On pourrait répondre aussi que le soleil en un sens ne peut être vu parce qu’il est trop lumineux et qu’on ne peut le regarder en face sans se brûler les yeux, mais nous savons aujourd’hui prendre les précautions nécessaires. Si vous êtes un peu sociologue, vous pourriez répondre : la colère de beaucoup qui aurait été cachée et qui est sortie au grand jour. Mais il suffisait d’ouvrir les oreilles et d’écouter les gens pour entendre cette colère. Alors qu’est-ce qui ne se voit pas et peut se manifester ? Si vous avez l’esprit religieux, vous pourriez répondre tout simplement : Dieu, mais cela n’est peut-être pas assez précis. Que mettons-nous sous ce grand nom de Dieu ? Peut-être pouvons-nous avancer un peu dans notre recherche en disant que ce que se voit peu ou mal dans notre monde compliqué, parfois violent, parfois très beau et réjouissant, parfois plein de vie et parfois traversé de forces de mort, c’est la bonté de Dieu. C’est elle qui risque toujours d’échapper à nos regards ou plutôt, c’est elle que nous risquons souvent de ne pas voir, et c’est elle qui vient à nous, qui vient se dévoiler, se donner à voir, dans la personne de Jésus, né à Bethléem de Juda, au cœur du peuple juif mais pour tous les peuples.

Que viennent en effet chercher les mages venus d’Orient ? Nous les avons entendus dans l’évangile selon saint Matthieu : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui. » Réfléchissons un peu, frères et sœurs. Pourquoi ces hommes se sont-ils mis en route pour un voyage aussi improbable ? L’évangéliste les présente comme des mages, c’est-à-dire des membres de la caste des prêtres venus de Perse, l’actuel Iran ; les mages y étaient les prêtres d’une sorte de Dieu de la lumière, maître du destin des hommes et surtout protecteur du roi ; ils étaient compétents pour examiner le cours des astres et déterminer les moments heureux où le roi et les grands pouvaient agir et les moments néfastes pendant lesquels il valait mieux s’abstenir. Les Perses avaient dominé une grande partie du monde, mais à l’époque de Jésus, ce n’était plus tout à fait le cas. Ils avaient été vaincus par les Grecs d’Alexandre et dominés par eux ; ils formaient un royaume aux confins de l’empire romain, lui résistant toujours cependant, dans l’Iran, l’Irak, l’Arménie actuelles. Pourquoi donc ces hommes se sont-ils tellement intéressés à la naissance d’un roi chez les Juifs ? C’est que leur grand dieu et tous les autres dieux qu’il dominait selon eux ne leur apportaient pas ce que le seul Dieu d’Israël promet. Comme tous les dieux des païens, ceux de Rome y compris, ils n’avaient rien à apporter aux hommes. Il fallait se les concilier, il fallait tâcher de les mettre de son côté, ils étaient des puissants qui pouvaient nuire grandement si on les offensait, qui pouvaient aider un peu si on les honorait. Le Dieu d’Israël, lui, est le Dieu de l’histoire, le Dieu qui a créé tous et chacun des hommes à son image et sa ressemblance et qui veut les faire entrer dans une alliance, dans une amitié, avec lui, le Dieu qui promet à son peuple non pas forcément de dominer la terre mais de vivre dans la justice et de se préparer ainsi à vivre pour toujours.

Les mages, des spécialistes du destin, avaient compris, on ne sait comment mais de tout leur être, qu’une espérance était possible pour les hommes. Déjà, longtemps avant eux, la reine de Saba était venue rendre visite au roi Salomon. Elle est représentée sur la façade de la cathédrale de Reims ; elle est l’ancêtre de tous les hommes qui ont reconnu dans le Dieu d’Israël une promesse qui pouvait les faire vivre, qui n’était pas que pour un peuple unique, une promesse que celui-ci devait partager avec tous les autres, non pas seulement la promesse que tel peuple devienne plus puissant que les autres mais une promesse bonne pour tous les êtres humains sans exception. Nous avons entendu saint Paul exprimer cela avec force aux chrétiens d’Éphèse : « Le mystère, c’est que toutes les nations sont associées au même héritage, au même corps, au partage de la même promesse, dans le Christ Jésus, par l’annonce de l’Évangile. » 


Sainte Macre nous apprend cela encore, frères et sœurs. Pourquoi cette jeune femme a-t-elle préféré mourir en subissant des tortures atroces plutôt que se soumettre à l’officier romain qui lui ordonnait d’offrir un peu d’encens aux dieux de Rome ? Vous connaissez sa réponse magnifique : « Mon trésor, c’est le Christ ! » Ses juges et ses bourreaux ont eu beau lui promettre des richesses, un statut social enviable, une vie confortable, elle a préféré tout perdre, et même la vie, plutôt que faire un geste qui aurait renié son appartenance au Christ Jésus, au Messie d’Israël. Nous devons nous interroger : serions-nous capables de répondre : « Mon trésor, c’est le Christ » ? Quel sens donnerions, chacun, à une telle réponse ?
Aidons-nous donc de sainte Macre, laissons-nous instruire par elle. Qu’a-t-elle reçu du Christ Jésus qui vaille la peine de braver la force de l’empire romain, les autorités de son temps ? Dans le Christ, elle a découvert qu’elle était appelée à vivre pour toujours et avec elle tous les autres êtres humains. Elle a compris dans le Christ, comme Saül, le futur saint Paul, comme Clovis lorsqu’enfin il a demandé le baptême, qu’elle n’était pas seulement un morceau d’une nation, un individu au service d’un roi plus ou moins puissant, un être fait pour mourir et qui devait tout faire pour essayer de survivre le moins mal possible, mais quelqu’un, une personne, façonnée par Dieu à son image et à sa ressemblance, marquée par le péché sans doute mais appelée plus profondément à apporter aux autres de la bonté, de la lumière, du pardon, de la paix, appelée non pas à chercher à dominer mais à servir plutôt, appelée à chercher non pas comment accumuler des biens mais comment partager mieux, non pas à obéir à la fatalité, à satisfaire ses passions et ses pulsions mais capable de travailler sur soi pour apporter autour de soi, même modestement, de la confiance, du respect de tout autre être humain et de tout vivant, de l’émerveillement, de la joie de vivre. 


Frères et sœurs, les mages ont déposé leurs trésors devant l’enfant de Bethléem, le roi des Juifs. Ils l’ont fait parce qu’ils pressentaient, plus ou moins, clairement, que cet Enfant apportait quelque chose d’unique, de vital, qu’il représentait une lumière, une espérance, que rien d’autre ne peut apporter. Sommes-nous capables de dire le trésor qu’est le Christ ? Sommes-nous capables de nous le dire chacun à soi-même et un peu tous ensemble ? Sommes-nous capables de reconnaître que lui seul nous engage sur la voie d’une vie qui ouvre pour de vrai à la vie éternelle, à la vie pour toujours, que lui seul nous donne l’assurance que nous ne vivons pas seulement pour quelques années sur la terre, mais que chacun de nous est appelé à vivre éternellement dans la communion avec Dieu et que chacun des autres que nous rencontrons, ceux que nous aimons comme ceux qui nous inquiètent ou qui nous laissent indifférents ou qui nous agacent sont appelés aussi à être nos frères et nos sœurs pour l’éternité ? Sommes-nous capables de laisser cette lumière-là orienter nos pensées et nos choix au long de notre vie ?

Nous ne sommes pas menacés par des persécuteurs comme le fut notre sœur sainte Macre. Notre monde est un monde sans dieux et non un monde païen plein de dieux menaçants ou inquiétants comme ceux de la Rome ou de la Perse antiques. Et pourtant : la fascination de l’argent et sa fatalité s’exercent sur nous tout autant que jadis ; la peur que la vie n’ait pas de sens et la recherche de plaisirs de toutes sortes, ceux de la drogue, de la luxure, du jeu, font vibrer beaucoup autour de nous et rapportent beaucoup d’argent à ceux qui excitent cette peur du vide et l’attraction du plaisir facile ; l’inquiétude de ne pas réussir sa vie, le souci de soi, de son épanouissement personnel deviennent les moteurs de beaucoup de nos actions. Les dieux antiques avaient des temples et des statues, mais ils n’étaient pas différents des forces qui animent et habitent trop souvent l’imaginaire des séries, du cinéma, des lieux de loisirs et de plaisirs. 

Nous avons à avoir au milieu de ce monde la liberté de sainte Macre qui a su reconnaître le trésor que lui apportait le Christ, la grâce de pouvoir servir la bonté de Dieu en ce monde, parce que là est la vie en plénitude. Nous avons à la fois à suivre l’exemple des mages qui ont su quitter ce qu’ils avaient pour chercher ce que seul cet Enfant-là, Dieu parmi nous, pouvait apporter aux hommes et à guider, à l’exemple de l’étoile et des Écritures saintes d’Israël, tous les mages de notre temps, tous les chercheurs du sens de la vie, de la consistance de l’existence, de la source de la joie, vers celui que le prophète Isaïe chantait et devant qui nous nous sommes retrouvés à Noël, le cœur plein de la paix intérieure que lui peut et veut nous donner,
 
                                                                                          Amen.

+ Eric de Moulins-Beaufort


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