Hommage à Arcabas, peintre d’art sacré

L’artiste isérois, qui décora de nombreuses églises en France, Italie et Belgique, s’est éteint le 23 août 2018 à l’âge de 91 ans. De son vrai nom Jean-Marie Pirot, son œuvre figurative et hautement colorée puisait directement à la source biblique.

Ces derniers mois, il travaillait encore aux vitraux de la Basilique du Sacré-Cœur de Grenoble dont il avait achevé tous les dessins. Très attaché à l’Isère où il vivait depuis 1950, Jean-Marie Pirot était en réalité originaire de Moselle, né à Trémery en 1926. Après avoir été incorporé de force dans l’armée allemande à 17 ans, il rentre aux Beaux-Arts de Paris, juste après-guerre. Aussitôt diplômé, il se tourne vers l’enseignement et devient professeur à l’École des Arts décoratifs de Grenoble en 1950. Marié, et père de deux enfants, Jean-Marie Pirot reste presque vingt ans à Grenoble et s’y choisit son pseudonyme «Arcabas» en 1968, inspiré par deux graffitis d’étudiants tagués sur les murs de l’École «Arc-en-ciel» et «À bas Malraux !».

 

“La vision d’Arcabas est tout le contraire du doloriste et du puritain”

 

LaVie – Arcabas était l’auteur d’une œuvre appréciée de nombreux chrétiens. Quelles en étaient les caractéristiques qui touchaient le cœur des croyants ?

Fabrice Hadjadj, écrivain – Je ne sais pas si je peux répondre à cette question. Les croyants ont souvent mauvais goût ; et ce qui va à leur cœur, c’est-à-dire qui les incline à la dévotion, peut être une très vilaine image sulpicienne ou une réplique en plâtre de la Vierge de Lourdes. S’il faut parler d’Arcabas, s’il faut considérer son œuvre et sa technique, à mon avis, c’est d’abord parce qu’il va au cœur de la peinture. Beaucoup dans l’Église l’apprécient parce que c’est un figuratif en des temps de néo-iconoclasme. Mais la vérité est qu’il a assumé toute l’histoire de la peinture, et spécialement l’abstraction.

Il y a chez lui du Giotto et du Piero della Francesca, bien sûr, mais il y aussi du Picasso et du Matisse, du Kandinsky et du Rothko. Parfois ses figures paraissent sur le blanc de la toile comme inachevées ; le plus souvent elles sont prises dans une composition abstraite, où le sens des polarités du cadre, de la dynamique des formes et des couleurs est proprement extraordinaire. Voyez aussi ses déformations de l’anatomie dans le genre post-cubiste et post-expressioniste, les deux yeux l’un au-dessus l’autre sur un profil, ou la bouche grande ouverte à la Munch.

Il a assumé toute l’histoire de la peinture, et spécialement l’abstraction. Mais c’est toujours du Arcabas.

S’ajoute à cela l’union de l’Occident et de l’Orient : Arcabas ne fait pas que rassembler tout l’itinéraire de la peinture occidentale, il porte aussi la tradition de l’écriture et des ors de l’icône. Mais ce grand rassemblement des mondes n’a rien de composite ni d’impersonnel. C’est toujours du Arcabas, avec son style reconnaissable à vingt-cinq mètres, sa signature presque à chaque touche, à chaque pouce du tableau. Voilà ce qui va à mon cœur devant son œuvre, cette marque des artistes les plus rares, qui est de savoir récapituler ce qui les précède en faisant quelque chose d’absolument personnel. «Tout à voir et rien à voir», en quelque sorte. Ce qui fait une bonne devise pour la peinture.

Il puisait son inspiration dans une lecture quotidienne de la Bible. Quelle vision de la foi cherchait-il à exprimer par sa peinture ?

L’expression «vision de la foi» est en elle-même paradoxale, sinon contradictoire. Croire, c’est ne pas voir, mais se fier à un autre qui, lui, a vu. En même temps, il me semble que c’est le propre de la peinture d’être cette surface qui ouvre à la profondeur, comme un visage, et qui proclame un mystère de visibilité. «L’œil écoute», dirait Claudel. Et c’est spécialement vrai du peintre chrétien qui a pour tâche (et pour taches) de faire voir une parole.

Sa vision est catholique au sens le plus large du terme, embrassant toute la vive diversité des choses.

Dans le cas d’Arcabas, trois choses me frappent spécialement : le sens de la matière, des couleurs et du mouvement. La matière, d’abord. Sa facture n’est pas lisse. Elle ne veut pas faire oublier le pigment, le coup de pinceau, la rugosité du travail, et en même temps elle ne les rappelle que dans un fini qui les transfigure. Les couleurs, ensuite. Arcabas est un grand coloriste, qui risque parfois des rencontres difficiles entre le froid et le chaud, le clair et l’obscur, à la limite de la discordance (même ses Cendres ont des allures de Carnaval), mais qui évite toujours le criard ou la bigarrure facile. Le mouvement, enfin, avec ses anges à bicyclette, ses annonciations qui semblent déformer le cadre, ses personnages qui s’avancent sur l’arrière-plan d’un second tableau de pure abstraction lyrique, ses oscillations entre les danses de Matisse, le Guernica de Picasso et les oiseaux de Braque. Autant dire que sa vision est tout le contraire du doloriste et du puritain ; qu’elle est catholique au sens le plus large du terme, embrassant toute la vive diversité des choses.

L’œuvre d’Arcabas était très incarnée. Vous avez écrit des textes pour accompagner son polyptyque sur la Passion et la Résurrection. Comment se manifestait son attachement au mystère de l’Incarnation ?

Il y a d’innombrables manières d’être un artiste de l’incarnation. Arcabas n’est pas un peintre de la chair comme Rubens. Il n’est pas sensuel et sexuel, mais sensible et tantôt paternel, tantôt enfantin – souvent les deux en même temps. Ses femmes frisent fréquemment l’innocence conventionnelle et même la mièvrerie. Mais c’est chez lui quelque chose d’assez fort : prendre cette mièvrerie et la ressaisir dans un ensemble qui se tient, qui rayonne d’une vraie douceur – faire de la convention un étonnement. Il y a cependant ces autres femmes, celles de son Massacre des innocents, par exemple, ou de son Hommage à Bernanos, tordues par la supplication. Ce qui est certain c’est que son œuvre est assez incarnée pour avoir eu sur moi une influence féconde. Elle m’a donné envie d’y répondre non par un texte de critique picturale mais par une œuvre de théâtre, comme s’il était impossible avec elle d’en rester au concept.

C’était aussi une œuvre avec une grande dimension engagée. Son Hommage à Bernanos en témoigne. Comment les deux dimensions, spirituelles et politiques, se reliaient-elles chez lui ?

L’Hommage à Bernanos est un de ses polyptyques les plus forts et les plus caractéristiques, alors même qu’il est resté 50 ans dans l’ombre d’une remise. Peint en 1962, comme décor d’une adaptation scénique du Journal d’un curé de campagne, Arcabas ne l’expose vraiment qu’en 2012. Ce qui l’a inspiré, cependant, ce n’est pas le Journal, mais les Grands Cimetières sous la Lune, le Bernanos de la guerre d’Espagne, qui lutte contre cette complaisance de certains catholiques pour le franquisme. Le Bernanos anti-fasciste, donc, mais aussi celui qui déclare que «le monde va être jugé par les enfants». De là, dans le panneau central, au pied de l’immense crucifié, l’enfant qui porte la parole : Ego sum, nolite timere, «Je suis, n’ayez pas peur».

Son œuvre invente quelque chose d’assez neuf pour n’avoir pas à rompre avec le passé mais pour le reprendre, au contraire, dans une inédite fraîcheur.

Je ne sais pas quelles étaient les opinions politiques d’Arcabas. Nous n’avons jamais parlé de cela. Mais son œuvre plaide en faveur d’une articulation entre tradition et nouveauté. Elle n’est pas du côté des innovations, qui produisent surtout de l’obsolescence. Elle est plutôt ennemie des avant-gardes, qui prétendent à des floraisons sans racines. Elle invente quelque chose d’assez neuf pour n’avoir pas à rompre avec le passé mais pour le reprendre, au contraire, dans une inédite fraîcheur. Une politique du printemps, pour ainsi dire, ou de la neige, puisqu’il vivait en Chartreuse, et qu’il contemplait souvent cette neige qui fait renaître le vieux paysage dans une blancheur immaculée. Enfin il y a surtout chez lui ce goût du travail bien fait, ce souci de la transmission du savoir-faire (je pense à son fils Étienne, qui est un grand sculpteur d’oiseaux), cet esprit de l’artisan si éloigné du culte romantique du génie, toutes choses qui me permettent de le voir comme un grand capitaine dans la résistance face au paradigme technocratique.

Source LaVie

Hommage à Arcabas, peintre d’art sacré sur RCF

 

Le peintre Arcabas, de son vrai nom Jean-Marie Pirot, est mort le 23 août 2018 à l’âge de 91 ans. Pour lui rendre hommage, RCF rediffuse son interview au micro de Thierry Lyonnet.

En 2012, Thierry Lyonnet rencontrait le peintre Arcabas dans son atelier de Saint-Hugues-de-Chartreuse (Isère). Un endroit baigné de lumière, situé à quelques kilomètres de la chapelle qu’il avait entièrement décorée entre 1951 et 1991. Internationalement connu pour son travail d’art sacré, Arcabas était avant tout un peintre en quête du beau.

Vocation : peintre

“À 13 ans, je savais que je voulais être un grand peintre. Je suis un peintre”. Né en Lorraine en 1926, dans une famille de cinq enfants, le jeune Jean-Marie Pirot a été encouragé à devenir peintre par son père instituteur, quand celui-ci lui a fait rencontrer le graveur lorrain Clément Kieffer, devenu son maître. “Il a laissé des traces très profondes dans ma vie … C’est lui qui m’a amené à la peinture”.

On dit de l’art sacré qu’il aide à voir l’invisible. En rappelant que Clément Kieffer lui a transmis une “déontologie” – c’est-à-dire “retranscrire dans l’honnêteté la plus parfaite”, “la vérité de celui qui regarde le monde” – Arcabas nous explique que tout l’enjeu de l’art sacré n’est pas de représenter un imaginaire, mais bien “une vérité”.

Le peintre de la couleur et de la détresse

On l’a souvent présenté comme le peintre de la couleur, de la joie, mais il n’y a pas que ça dans l’œuvre d’Arcabas. Il y a aussi un sens très étroit de la souffrance humaine et du désarroi. “Les gens ne veulent pas voir ça, et puis ils se basent sur les rapports de tons et la richesse colorée … Si les gens sont heureux malgré la tristesse qui peut se trouver en filigrane dans le tout, du moment qu’ils sont heureux, je suis content !”

“N’ayez pas peur”

Lors de la deuxième exposition de ses toiles au musée de Fourvière à Lyon (en 2012), Aracabas avait choisi de donner à voir une œuvre monumentale qu’il n’avait plus présentée depuis 50 ans : L’hommage à Bernanos. Un polyptyque avec en son centre une Crucifixion et au pied de la croix une petite fille tenant un écriteau : Ego sum nolite timere (“C’est moi n’ayez pas peur”).

“N’ayez pas peur” : et si cette phrase était la clé pour comprendre l’œuvre et la vie d’Arcabas ? Jean Paul II la reprenait souvent, “mais la phrase et les anges qui la disent existent chez moi depuis plus de 40 ans”, confiait le peintre. Il l’avait inscrite sur une fresque chez lui à Grenoble. Pour dire au visiteur “n’aies pas peur”… “Comme si je voulais dire aux gens, entrez soyez libre !”

Source RCF

 

 

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