Joies et souffrances d’un ministère épiscopal

Monseigneur, tout ministère porte ses joies et ses souffrances. Vous-même notiez que la suite du Christ ne peut s’abstenir de la Croix. Comme Archevêque de Reims, quelles ont été vos joies ?

Mgr Thierry Jordan – Elles sont nombreuses, et il est toujours difficile de poser un choix. Une grande joie a toujours été de voir des gens se mettre ou remettre en route dans la foi. Les sacrements de l’initiation sont pour un évêque une belle occasion de réaliser ces mises en route, cette joie de grandir en Église dans la suite du Christ.

La joie, aussi, lors de la démarche synodale, quand nous avions souhaité qu’elle se nourrisse du livre des Actes des Apôtres, de voir des centaines de groupes se créer autour de la Parole de Dieu. Nous en sommes d’ailleurs au sixième livret. La Parole de Dieu est la source de tout, du dynamisme ecclésial, du zèle pour l’Évangile. Je crois que c’est une chance qui nous a été donnée, et des équipes continuent ce partage ; la Parole de Dieu a davantage trouvé place dans notre vie ecclésiale. Mon souhait serait que s’opère un renouvellement, que cette joie de s’abreuver à la source soit relancée chaque année. Les Actes des Apôtres s’y prêtent particulièrement bien, car ils donnent envie d’être missionnaires, d’aller sur des terrains nouveaux. Car ce sont les actes de l’Esprit Saint, lui qui nous pousse vers des terres inconnues où nous percevons des attentes, quand nous osons faire le pas.

Je pense aussi à cet effort commencé il y a quelques années. Je crois que nous sommes l’un des premiers diocèses à avoir lancé les Journées du Pardon. À travers cette expérience, certaines personnes ont retrouvé le chemin du Sacrement de la Réconciliation. Nous avions une pratique traditionnelle qui s’estompait et s’essoufflait, et nous avons su la renouveler, et je suis heureux quand nous ne nous enfermons pas dans des pratiques qui ne rejoignent plus les personnes.

Vous savez aussi l’attention et la joie que j’ai eues à vivre ma mission auprès des jeunes, avec les JMJ, Taizé, les confirmations … Or j’entends souvent dire : “On ne les voit plus …”, surtout lorsque nos liturgies sont pilotées par des personnes d’un certain âge. Pourtant, et c’est une joie, je suis témoin de leur disponibilité quand on leur parle de choses de fond, ils sont réceptifs à notre parole quand elle les aide à structurer leur vie et leur foi. Reste la question de leur accompagnement, des efforts faits pour les emmener à la confirmation et au-delà. Comment s’arrêter là ? C’est une question que je pose autant aux éducateurs qu’aux parents.

Un ministère prodigue des joies. Mais un ministère épiscopal porte une grande part de solitude. Qu’en est-il de la souffrance dans un tel service ?

Une chose que je trouve très lourde, mais c’est aussi dans mon tempérament, c’est de me sentir scruté en permanence. Si j’oublie de mentionner tel groupe, telle personne, cela peut vite se traduire en drame et me valoir une lettre de reproches. On attend de l’évêque qu’il soit parfait … Je me refuse à paraître, je ne veux pas jouer un personnage. Dans cette mission, même si l’évêque est entouré de conseils, il est un peu seul. Voilà, je ne sais pas jouer un rôle. Je voudrais simplement être naturel, montrer que je suis avec tous, que nous marchons ensemble, même si dans cet ensemble, j’ai une responsabilité particulière.

Ensuite, je suis un rapide, et j’ai tendance à penser que les choses étant dites et expliquées, elles deviennent effectives, ce qui n’est malheureusement jamais le cas. Le calendrier n’est pas le même. Il me faut être patient, accepter que le temps des autres ne soit pas le mien. Voilà une vertu dans laquelle je dois grandir.

Une remarque du Pape François me reste présente à l’esprit : le pasteur, il faut qu’il marche devant pour indiquer la route ; la plupart du temps, il faut qu’il marche avec, au rythme de son peuple. Mais aussi, parfois, il est opportun qu’il marche derrière avec les plus fragiles, ceux que l’on risque d’oublier ou qui n’arrivent pas à suivre.

Ces souffrances atteignent l’homme que vous êtes.

Je n’aime pas m’étaler sur les souffrances personnelles. On rencontre des épreuves, des incompréhensions, certaines justifiées, d’autres moins. J’ai parfois dû accuser le coup, sans jamais le montrer, sans vouloir me défendre publiquement. Trois aspects guidaient ma conduite, face à certaines attaques : garder mon sang-froid ; bien faire mon travail ; ne pas desservir quelqu’un devant tout le monde, ce qui risque de se passer quand on veut se défendre, répondre. Ces tiraillements font partie de la vie d’un évêque, mais je ne suis pas sûr que la polémique ait bien sa place dans les relations ecclésiales.

Source Reims-Ardennes, juin 2018

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