Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour la messe en mémoire de la Cène du Seigneur

Jeudi 18 avril, Mgr Eric de Moulins-Beaufort célébrait la messe en mémoire de la Cène du Seigneur. Voici l’homélie qu’il a prononcée.

Les gestes de Jésus sont des gestes très simples. L’évangéliste saint Jean nous les décrit avec détail : « il se lève de table, dépose son vêtement, prend un linge qu’il noue à sa ceinture, puis il verse de l’eau dans un bassin » et lave les pieds de ses disciples un à un. Un peu plus tard, au cours du repas, saint Paul nous l’a fait entendre, il prend du pain, le bénit et le partage à ses disciples ; ensuite, il prend une coupe, la bénit et la fait passer parmi eux. Des gestes simples à mettre en œuvre, des gestes ordinaires au temps de Jésus et qui y avaient une signification forte, dans leur banalité même :  le geste quotidien de quiconque en ce temps accueillait un hôte en sa maison et le geste hebdomadaire du père de famille présidant le repas du sabbat.

Parfois, frères et sœurs, lorsque nous relisons l’histoire de la première Pâque, celle des Hébreux sortant d’Égypte, nous nous étonnons et nous nous effrayons à la pensée de la mort de tous les premiers-nés des Égyptiens et de la destruction de l’armée de Pharaon dans les eaux de la Mer Rouge. Peut-être nous faut-il comprendre que le peuple de Dieu ne doit pas sa vie à sa révolte, à une victoire militaire, à son affrontement avec d’autres qu’il aurait vaincus, mais à la volonté mystérieuse de Dieu qui l’a choisi pour qu’il tienne parmi les peuples une place singulière. Israël qui célèbre sa Pâque ne peut s’enorgueillir de se devoir à lui-même la vie et la liberté ; il reconnaît au contraire les avoir reçues de Dieu, le Dieu créateur de tous les hommes, le Dieu père de tous les peuples, le Dieu qui veut la vie et la liberté de tous. Chaque famille, en mémoire de cela, partage un agneau rôti ce soir-là et fait mémoire du grand passage de la terre de la mort vers la terre de la vie et de la liberté. Ce peuple ne tient pas par la commémoration de ses hauts faits mais par la méditation familiale de ce que Dieu a fait pour les pères et qui l’oblige à jamais. Le sang de l’agneau partagé n’a plus à être mis sur les linteaux et les montants des portes comme jadis, au soir de la libération, mais sa viande lentement mâchée, accompagnée d’herbes amères et de pain non levé, renouvelle chaque année les forces. Car le passage fait par les pères, à travers la mer et le désert vers la terre de la promesse, ne peut être accompli que par un voyage intérieur, un déplacement continuel, pour entrer plus avant dans la volonté de Dieu pour toute l’humanité. Tant de fois par la suite, Israël a été prêt de disparaître, et cependant a traversé l’épreuve, dans la peur et la douleur, parce que toujours il s’est abrité dans la mémoire vive de l’exode voulu par Dieu et il a consenti, au moins en quelques-uns, que cet exode l’entraîne plus loin et plus profond encore afin que sa présence au milieu des nations soit un signe aperçu de plus en plus par tous les êtres humains.

Jésus a vécu ce repas de la Pâque tant de fois, chaque année de sa vie. Mais ce soir-là, il n’est pas question de l’agneau, seulement du pain et de la coupe de vin. Il n’est plus nécessaire de mettre à mort des petits des animaux. Les aliments issus du monde végétal y suffisent, mais pas des fruits et de l’eau pourtant, du pain et du vin qui, même au plus simple, exigent le travail et même le génie des hommes qui transforment le don de Dieu pour qu’il soit, en quelque façon, encore plus vivifiant. Jésus a vécu chaque année de sa vie ce repas de la Pâque, il en a médité la signification, il est nourri de sa mémoire, plus qu’aucun de ceux qui l’entourent. Il porte en lui la volonté du Père qui veut la vie de tous et de chacun des hommes, la volonté de Celui qui a voulu les êtres humains en leur diversité, non pour qu’ils s’opposent, non pour qu’ils s’entre-dominent, non pour qu’ils s’exploitent, mais pour qu’ils se rencontrent et se nourrissent mutuellement de ses dons et se laissent transformer, transfigurer par eux.

Ce soir, frères et sœurs, nous sommes rassemblés dans notre cathédrale et dans nos paroisses. Les disciples de Jésus se rassemblent le plus possible partout dans le monde pour faire mémoire de ce qu’il fit ce soir-là. Nous en faisons mémoire à vrai dire chaque dimanche et chaque jour. Car nous avons reconnu « la main forte et le bras étendu » de Dieu non plus dans l’étrange passage de l’Ange qui met à mort les premiers-nés de l’Égypte, non pas dans la mer qui se dresse soudain sous la pression du vent pour se rabattre ensuite avec force, non pas dans une colonne de feu ou de nuée, mais dans la main de Jésus qui prend le pain et qui prend la coupe et dans le bras de Jésus qui se tend pour donner une part de pain à chacun de ses disciples. Nous avons reconnu que l’exode que nous avions à vivre ne se contentait pas de prolonger un voyage du passé mais qu’il était le grand passage de ce monde au Père, celui que Jésus a entrepris ce soir-là, et pour lequel, « ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout. »

Il lave les pieds de ses disciples. Regardons-le, frères et sœurs. Regardons ce que l’évangéliste ne nous décrit pas parce qu’il nous laisse nous le représenter : Jésus, à genoux, prenant le pied de Barthélémy, puis celui de Thomas, puis celui d’André, puis celui de Jacques, fils d’Alphée, puis celui de Judas, – et oui, même celui de Judas -, pour verser de l’eau sur chacun de ces pieds et les essuyer, un à un, soigneusement, comme un bon serviteur, un serviteur compétent et attentionné. Que fait-il ? Le geste de l’hôte, le geste de celui qui reçoit dans sa maison. Un geste que ceux qui le pouvaient déléguaient volontiers à un esclave ou à un domestique, mais un geste d’accueil, un geste de bienvenu. Dans une maison bien tenue, celui qui entre ne risque plus de se salir les pieds. Il peut goûter le délassement que procure le fait d’avoir les pieds propres et l’assurance que cela apporte.

Jésus se met aux pieds de ses disciples pour leur demander d’accepter d’avoir part avec lui, de se laisser entraîner dans son grand passage, dans son exode vers le Père. Il le demande même à Judas, « alors que le diable a déjà mis dans le cœur de celui-ci l’intention de le livrer », lui, Jésus. Il le demande à Pierre et la réaction de celui-ci dévoile pour nous l’enjeu de ce geste : que nous consentions à nous laisser faire par Jésus, que nous consentions à nous laisser servir par lui. Les apôtres sont purs parce qu’ils ont partagé la vie de Jésus, parce qu’ils ont écouté sa parole, parce qu’ils ont consenti à le suivre sur les routes de Galilée et de Judée et même de Samarie. Cependant, leur pureté ne vient pas de ce qu’ils ont surmonté le respect humain et les mille contraintes de la vie pour se lancer dans cette aventure, elle ne vient pas non plus de ce qu’ils seraient forts, intrépides, prêts à être des héros ; leur pureté vient de ce qu’ils laissent servir par Jésus, travailler par sa parole qui a été semée en leurs cœurs et qui travaille patiemment leurs esprits. Elle viendra, leur pureté, de ce qu’ils accepteront de recevoir de lui ce qu’ils ne peuvent se procurer par eux-mêmes, même à son exemple ; de ce qu’ils accepteront de l’accompagner dans son passage vers le Père non à cause de leur mérite mais tout simplement parce que, lui, Jésus, les a choisis et vit ce passage pour eux, à leur place et en eux.

Frères et sœurs, nous chrétiens, nous catholiques en particulier, sommes ceux qui recueillent le geste du Christ cette nuit-là et s’en laissent atteindre. Il n’est pas un geste du passé. Le Seigneur lui-même tend à chaque être humain le pain et le vin de son Corps et de son Sang et il attend le moment où chacun le prendra et acceptera ainsi d’être pris par lui et avec lui dans la route vers le Père. Le Seigneur lui-même s’agenouille devant chaque être humain et attend le moment où il pourra lui prendre doucement les pieds et les lui laver et les essuyer avec le linge qu’il porte noué à sa ceinture. Nous savons cela. Au milieu des hommes, nous ne prétendons pas être meilleurs que les autres, ni chacun pour sa part ni collectivement. Mais nous acceptons d’être servis par le Christ Jésus, nous consentons qu’il nous dévoile notre péché pour nous en libérer, parfois d’un coup, plus souvent lentement, patiemment, inlassablement ; nous reconnaissons avoir besoin d’être nourris par lui et même avant tout d’être pris par lui, choisis et entraînés par lui à sa suite, par-delà nos lenteurs et nos réticences. Nous le laissons avec gratitude nous prendre dans sa mémoire vive et nous porter avec lui et en lui vers son Père. Nous avons l’audace de croire qu’en nous laissant nourrir et servir par lui un peu de la charité de Dieu passe et passera dans nos actes, dans nos vies familiales et professionnelles et sociales. Les évêques, les prêtres et les diacres servent à cela : permettre que les gestes simples de Jésus nous accompagnent au jour le jour, au long du temps. Qu’ils nous les donnent, ces gestes, rien de plus, rien de moins, et surtout pas autre chose. Le Seigneur les a scellés de sa mort sur la croix et sa Résurrection en a dévoilé l’immense puissance vivifiante,

 

Amen.

 

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