Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort – 3ème dimanche du Carême

Dimanche 24 mars, Mgr de Moulins-Beaufort célébrait la messe en la chapelle de l’Ermitage de Saint-Walfroy, à l’occasion du rassemblement des clercs de Notre-Dame du diocèse de Reims et des Ardennes. 

L’évangile de ce dimanche pose de manière crue la question du mal subi. La question d’ailleurs est posée avant tout, assez brutalement, à Jésus lui-même. On lui rapporte ce qui est arrivé à des Galiléens qui étaient allé célébrer un sacrifice dans un lieu retiré pour pouvoir le célébrer davantage selon les règles prescrites que ce que permettaient les Romains ; or, les soldats de Pilate les ont tous massacrés. Que peut-on en penser ? Vous devinez la cascade des questions possibles : peut-être des amis vous les posent-ils lorsque les nouvelles du jour annoncent une catastrophe. Comment Dieu peut-il laisser faire cela ? SI Dieu existe, que fait-il ? or, que répond Jésus. D’une certaine façon rien, – sinon un point très important. Il a l’air d’en rajouter : il interroge, lui, sur des gens qui sont morts à Jérusalem, écrasé par l’effondrement d’une tour. Dans le premier cas, des gens voulaient servir Dieu au mieux et ils ont été tués par les ennemis ; dans l’autre cas, des gens marchaient dans la rue et un bâtiment s’est écroulé sur eux. Nous entendons des histoires de ce genre toutes les semaines malheureusement, nous le savons bien.

Jésus, donc, ne répond pas quelque chose à la question, mais il précise un point : ceux qui sont morts ne sont pas morts parce qu’ils auraient été de plus grands pécheurs que nous autres qui sommes restés vivants. Ils ne sont pas morts parce que Dieu aurait repéré en eux un péché secret qu’il aurait voulu punir ou signaler. Non. Ils sont morts parce qu’il y a du mal dans le monde et que le mal, avec ses alliées : la violence, l’injustice, la colère, la ruine des familles, la douleur qui s’enracine dans le cœur, ne cesse pas son œuvre destructrice. Mais cette œuvre est sans raison, sans logique. Elle ne frappe pas en fonction des mérites ou des démérites des uns et des autres ; elle n’épargne pas en fonction des mérites et des démérites des uns et des autres. Ceux qui souffrent ne sont pas des coupables, ceux qui ne souffrent pas ne sont pas saints. Ceci est extrêmement important car la tentation existe toujours de chercher si les victimes ne seraient pas un peu des coupables.

Ceci dit, Jésus n’explique pas le mal, il ne répond quelque chose à la question du mal. Ce qui doit nous intéresser est la manière dont il répond. Comment répond-il au drame qu’on lui rapporte ou au drame qu’il rappelle lui-même. Par un appel à la conversion : « Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. » Nous pouvons parler des heures durant du problème du mal, de l’injustice du mal, des coups du sort, de l’absurdité de la vie…, nous devons nous poser tous et chacun une question au bout du compte : « Et moi, que fais-je pour qu’il y ait moins de mal dans le monde ? ». Je ne peux pas empêcher les tueurs de tuer, je ne peux pas empêcher les tours de s’écrouler, la terre de trembler, les tempêtes de ravager… mais que fais-je, moi, à mon niveau, pour ne pas être complice du mal, de quelque nature qu’il soit. Que fais-je pour ne pas semer de la colère, du mépris, du désir de vengeance, que fais-je pour ne pas accaparer ce qui serait utile à d’autres, pour ne pas humilier ceux qui sont déjà en difficulté, pour consoler ceux qui sont dans la peine… ? Car, si je ne fais rien de tout cela, je mourrai un jour, comme tout être humain, mais comme un déjà-mort, alors qu’il m’est donné de vivre et de mourir comme un toujours-vivant.

Vous avez entendu la brève parabole dont Jésus fait suivre son appel à la conversion, au changement de vie, l’histoire du figuier qui, pendant trois ans, ne porte de fruit, que son propriétaire veut arracher et pour lequel le vigneron intercède : « Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bêche autour pour y mettre du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir. » Qui est ce jardinier qui gagne du temps au prix de son travail pour que le figuier stérile ait une chance de plus de porter enfin du fruit ? N’est-il pas Jésus lui-même, venu parmi nous pour livrer son corps et verser son sang, afin que les pécheurs que nous sommes puissent découvrir l’amour du Père et s’engager sur un chemin nouveau ? N’est-il pas Jésus lui-même qui, dans chaque Eucharistie, vient à nous pour nous ramener davantage à lui et en lui, afin que nous devenions, par lui, des porteurs de la charité de Dieu en ce monde ? Seulement, comprenons-le bien : lorsque Jésus nous appelle à nous convertir, il ne veut pas dire qu’il suffirait de croire en lui et de lui rendre hommage régulièrement pour être des vivants plus forts que la mort. Nous avons entendu ce que saint Paul écrivait aux chrétiens de Corinthe. Il les avertissait : ne faites pas les malins en regardant les Juifs. Vous lisez dans les saintes Écritures qu’ils n’ont pas su être fidèles à Dieu, que celui-ci les a châtiés tout au long de leur histoire pour les ramener sur ses chemins tant ils avaient la tête dure. Ne croyez pas qu’ils ont été ainsi parce que Dieu ne leur était pas assez présent et ne vous imaginez pas que, parce que vous avez Jésus avec vous et pour vous, parce que vous êtes dans la pleine vérité de Dieu qui révèle, vous allez vivre en enfants de Dieu sans problèmes. Non ! Le Seigneur Jésus nous prend avec lui, non pour nous rendre la vie facile, non pour nous préserver des épreuves de la vie humaine commune, non pour nous faire échapper aux violences et aux déceptions que tous les hommes peuvent connaître, mais pour que, par lui, avec lui et en lui, nous puissions tout vivre, tout goûter, tout subir, sans nous laisser prendre dans l’esclavage du mal. Mais cela nous demande un apprentissage qui est aussi un combat. Du temps nous est donné, à chacun de nous et à l’humanité entière pour cela.

Une clef de vie vous est donnée par le thème de votre rassemblement : « Il faut qu’il croisse et que, moi, je diminue. » Vous y avez réfléchi. Il y a là une loi de la vie terrestre : les parents doivent souhaiter cela devant leurs enfants ; les enseignants doivent souhaiter cela devant leurs élèves, en tout cas les chercheurs par exemple, les grands savants, devant leurs étudiants dont ils doivent espérer qu’ils feront mieux encore ; et, je peux l’ajouter ici, les grands clercs devant les plus jeunes : les plus grands doivent aider les plus jeunes à devenir capables de faire un jour sans eux. Mais vous savez que cette phrase, saint Jean la recueillit de saint Jean-Baptiste désignant Jésus. Jean le Baptiste préparait les chemins du plus grand que lui. Il s’est réjoui de voir ses disciples le quitter pour rejoindre Jésus et il a accepté de sceller son témoignage par sa mort pour qu’un jour, la Résurrection de Jésus puisse être la grande bonne nouvelle qui change l’histoire des hommes. Voilà la vraie conversion : que Jésus croisse en moi et que, moi, je diminue. Cependant, pour que nous comprenions ce mouvement de manière juste, la liturgie nous a fait entendre ce matin le récit de Moïse devant le buisson ardent. Qu’est-ce que ce buisson ? Un drôle de phénomène que Moïse, gardant les moutons dans le désert, observe : un buisson tout sec qui brûle mais qui ne se consume pas, que le feu qui sort de lui n’a pas l’air de dévorer. Vous connaissez cela : Dieu était dans le buisson. La tradition chrétienne a reconnu là une vérité capitale : lorsque Dieu s’approche de l’homme, ce n’est pas pour supprimer l’homme, ce n’est pas pour avilir l’homme, ce n’est pas pour transformer l’être humain en moins que lui-même, le réduire en esclavage. C’est pour le rendre brillant, lumineux, rayonnant, plus humain que tout autre. Si Jésus doit grandir en nous et si nous devons, nous, diminuer pour cela, ce n’est pas que Jésus veuille nous envahir. C’est qu’il vient nous libérer du « moi » encombrant et décevant pour que chacun de nous devienne vraiment lui-même, celui qu’il pourra être pour l’éternité et dans l’éternité, celui qui pourra se réjouir de tous les autres et dont tous les autres n’auront qu’à se réjouir.

Il se peut qu’ici-bas la terre, les tours, les montagnes, les voitures, le feu, les hommes violents nous fassent du mal. Mais nous ne sommes pas leurs prisonniers, nous ne sommes pas ce qu’ils nous font devenir. Nous pouvons apprendre à laisser Jésus grandir en nous, en devenant de plus en plus, de mieux en mieux, des fils et des filles du Père. Et alors, quoi qu’il arrive autour de nous et quoi qu’il nous arrive, nous serons non pas des morts voués à la mort mais des porteurs de vie, de vérité, de lumière, de pardon, de partage, de paix, porteurs de ce qui est fait pour être pour toujours et qui, par la puissance de Dieu déployée dans le Christ et répandue par son Esprit-Saint, nous fera vivants pour toujours en Dieu et avec les autres,

Amen.

                                                                                 + Eric de Moulins-Beaufort

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