Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour la messe chrismale

Mardi 16 avril, Mgr Eric de Moulins-Beaufort présidait la messe chrismale en la Cathédrale de Reims. Voici l’homélie qu’il a prononcée.

Christ en grec est le Messie en hébreu. Christ, chrismale, chrismation, Saint-Chrême, tous ces mots, formés sur la racine chr, désignent la même réalité : l’onction de Dieu. Le Messie est Celui qui a reçu de Dieu l’onction de l’Esprit en plénitude pour en faire vivre tous les autres. Et l’onction, c’est l’huile qui descend sur les cheveux, sur les épaules, sur le corps, qui pénètre la peau peu à peu et qui produit d’autant plus son effet qu’elle disparaît aux regards. L’huile se répand doucement, lentement, patiemment, elle descend de la tête vers les membres les plus éloignés, elle emporte avec elle le parfum dont elle a été enrichie et elle le fait entrer dans la chair de celui ou de celle qu’elle couvre.

Frères et sœurs, en ce soir, contemplons Jésus, le Messie d’Israël. Il se présente ainsi à Nazareth où « il a été élevé ». Il y revient, ayant été baptisé par Jean dans le Jourdain et ayant vu l’Esprit-Saint descendre sur lui et entendu la voix du Père le confirmant dans sa mission. Tout de lui vient d’en haut, mais précisément à cause de cela, parce qu’il vient tout entier de Dieu, il a voulu et il a pu recevoir de l’humanité ce qu’elle pouvait lui donner, et il l’a reçu dans ce petit canton de Nazareth, de ce petit groupe d’hommes et de femmes, de familles modestes qui vivaient aussi intensément et justement que possible de la foi et de l’attente d’Israël. Ce qui a longuement mûri en lui pendant les trente ans de la vie cachée, – trente ans ! quelle dépense de temps !- peut maintenant être ouvert et répandu dans le monde, sur les hommes et les femmes qui voudront bien se laisser toucher.

Sur la croix, nous le savons bien, dans sa Passion tout entière, il sera broyé. De son cœur transpercé jailliront du sang et de l’eau. L’huile introduit une autre symbolique : non pas les flots impétueux de la vie plus forte que la mort, mais la douceur, la patience, la persévérance de la grâce qui se diffuse là-même où on n’y prend pas garde. Jésus, crucifié, est dépouillé de tout, mais sa richesse intérieure est grande, abondante, elle est surabondante, parce que jamais il ne l’a entretenue comme une possession mais toujours reçue d’en haut, du Père qui lui donne l’Esprit pour qu’il le partage à tous, lui, le Fils bien-aimé. Au seuil du Triduum, alors que nous allons contempler Jésus avançant seul vers sa mort, rejeté ou abandonné par tous, déjà, la liturgie nous permet de nous réjouir de l’abondance dont il est rempli pour l’humanité et qui, lentement et sûrement, inlassablement, descend depuis son cœur et son corps écrasés dans le don qu’il fait de lui-même sans réserve.

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Ce soir, frères et sœurs, nous pensons au peuple juif qui, lui aussi, en ces jours, se prépare à célébrer la Pâque. Il la célèbre dans l’attente du Messie ; nous célébrons le Messie qui nous est donné. Le Messie, le Christ, est Celui par qui Dieu fait avancer l’histoire. En lui nous recevons l’assurance que l’histoire de l’humanité n’est pas la répétition cyclique des mêmes faits : une civilisation se construit, elle est détruite, elle est remplacée par une autre qui, à son tour, sera détruite ; un homme naît, il se déploie, il fait des choses plus ou moins grandes, il meurt, et la roue tourne en usant peu à peu la mémoire que ses proches en gardaient. Par le Messie, le peuple juif sait qu’une percée a été ouverte et qu’elle sera ouverte jusqu’au bout, par laquelle l’humanité avance vers quelque chose et même vers Quelqu’un. Par le Messie Jésus, nous recevons, nous, l’assurance que le mal et la violence, l’injustice et la bêtise, la construction et la destruction, la naissance et la mort ne sont pas les derniers mots de la vie.

Quelque chose se construit, quelque chose s’édifie à travers l’histoire des hommes, par-delà la longue suite des siècles. Par lui, chaque être humain est appelé à vivre pour toujours ; par lui, tout segment de vie humaine prépare la richesse de la communion éternelle. Tout ici-bas passe, tout ici-bas s’use, toutes les réalités terrestres peuvent être détruites et le seront immanquablement, l’incendie d’hier soir nous l’a rappelé si nous l’avions oublié, mais tout est fait pour recevoir l’onction de l’Esprit-Saint, tout est fait pour être pénétré par l’Esprit de sanctification et de vie ; tout, même la pierre la plus dure, même le cœur le plus sclérosé, est poreux ou peut être poreux à cette huile-là dont Jésus de Nazareth est plein et qu’il répand en se laissant percer de clous, lui qui est plus vivant que toute mort.

Frères et sœurs, nous nous tenons devant vous, nous évêques et prêtres du Seigneur, serviteurs de son Église. Depuis que ce geste a été institué, au lendemain du concile Vatican II, nous demandons en cette Messe votre prière. Nous le faisions avec toute la sincérité de notre cœur, conscients d’encombrer souvent le don de Dieu par les limites de nos forces, les restrictions de nos intelligences et de nos volontés. Nous savions bien que nos caractères, nos tempéraments, n’étaient pas toujours adéquats à ce que le Seigneur attend de nous et à ce que l’ensemble des baptisés est en droit de recevoir de nous. Cette année, nous nous présentons devant vous, en implorant votre prière, avec un sentiment de fragilité, de pauvreté, de honte, dont jamais nous n’aurions imaginé qu’il pourrait nous habiter un jour. Car nous formons un corps uni pour vous servir, et ce corps a comporté et comporte des membres qui ont fait du mal, qui, tout en répandant l’huile du Seigneur, ont abîmé des enfants et des jeunes, ont souillé dans les autres et en eux-mêmes des corps qui sont le vrai temple de Dieu, le seul qu’il veut habiter par la grâce de Jésus, le Messie, et nous n’avons pas su, en corps, ni voir ces actes, ni les dénoncer suffisamment, ni nous résoudre à mettre à l’écart ceux à qui la consécration du Seigneur valait la confiance de beaucoup.

Nous avons été choisis et nous avons été consacrés par l’Esprit de Jésus pour que tout le Corps du Christ, jusqu’au plus petit de ses membres, puisse recevoir l’huile d’allégresse, être pénétré par la grâce et le parfum du Messie venu pour tous les êtres humains. Nous avons été mis à part pour que, parmi vous, le Christ Tête de son Corps soit présent et agissant, ou plutôt parce que le Christ Tête de son Corps est présent et agissant en vous et veut que sa Parole, le Pain de vie de son corps livré, l’Huile sainte de l’Esprit du Père soient distribués à tous. Vous prierez, frères et sœurs, avec toute la gratitude que vous pouvez avoir pour tant de prêtres qui vous ont aidés à vivre en fils et en filles du Père ; vous prierez, frères et sœurs, avec toute la gravité et l’exigence des fils et des filles du Père, des frères et des sœurs de Jésus le Messie, pour que  l’Esprit-Saint travaille l’épaisseur des libertés de vos évêques et de vos prêtres et de vos diacres, pour que nous, évêques, prêtres et diacres, sachions recevoir la leçon de ce qui est désormais tiré au jour et pour nos comportements les plus ordinaires soient en vérité soumis par nous au don du Christ, portent l’odeur du don du Messie pour tous les hommes.

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Car, frères et sœurs, l’essentiel est qu’en vous s’accomplit la prophétie d’Isaïe, celle que Jésus a proclamé dans la synagogue de Nazareth. C’était un tout petit lieu, la synagogue d’un tout petit village, une assemblée faite de quelques familles simples et modestes. Là, Jésus ouvre le vase plein d’Esprit-Saint qu’il est, car lorsqu’il ajoute à Isaïe ces quelques mots : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre », il se présente lui-même mais aussi ce qu’il vient donner à ceux qui l’écoute. Car le Messie de Dieu n’est pas venu pour faire d’Israël le peuple le plus puissant du monde, il n’est pas venu pour le dégager de ses ennemis ni même de l’oppression des Romains. Il n’est pas venu pour débarrasser l’humanité des maladies, il n’est même pas venu pour supprimer d’un coup l’esclavage et la violence. Mais il est venu pour que même dans les camps de concentration, il puisse y avoir des actes de charité, et il y en a eu ; il est venu pour que, dans les familles les plus abîmées, l’amour échangé puisse être la promesse de la communion éternelle ; pour que ceux qui luttent chaque jour pour trouver de quoi vivre jusqu’au lendemain soient assurés qu’ils ne sont pas que des ventres et des bras mais des personnes dont l’existence compte pour l’humanité entière ;  pour que même les bourreaux puissent réaliser ce qu’ils ont fait et s’en repentir pour de vrai ; pour que le moindre geste de don de soi posé sur cette terre puisse faire vivre pour l’éternité ; pour que la force politique, la concentration économique, le prestige culturel, ne soient pas les idoles des êtres humains mais que tout être humain découvre, au long de sa vie, qu’il ou qu’elle est plus vaste que tout l’univers.

Mieux encore, Jésus le Messie est venu à Nazareth et il est allé jusqu’au bout de sa mission pour venir jusqu’à vos Nazareth à chacun jusque dans la banalité de vos existences, afin que chacun de vous soit « prêtre du Seigneur » et « servant de notre Dieu », pour que chacun de vous édifie pleinement la communion éternelle dans la joie du Dieu vivant. Il est venu pour que tout baptisé puisse être au milieu du monde, dans sa famille, au milieu de ses amis ou dans sa profession, un porteur de foi, d’espérance et de charité ; pour que tout malade puisse être un vivant même dans la souffrance et la mort ; pour que tout homme ou toute femme puisse accéder par le baptême, dès ici-bas, à la dignité et la liberté des fils et des filles du Père, en lui  le Fils unique qui accueille comme un frère ou une sœur chacun de ceux que le Père lui donne.

Ce soir, frères et sœurs, nous nous tenons devant le Christ, le Messie Jésus. A lui, nous voulons remettre nos vies ; à lui nous voulons confier le sort de nos vies et de l’existence du monde. A lui, nous voulons présenter le fond de nos cœurs. Entendons la voix de l’apôtre de l’Apocalypse : « Que la grâce et la paix vous soient données de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts, le prince des rois de la terre. »

 

Amen

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