Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour la vigile pascale et le jour de Pâques

Samedi 20 avril, Mgr Eric de Moulins-Beaufort célébrait la vigile pascale en l’église Saint-Jacques de Reims. Voici l’homélie qu’il a prononcée. 

Comment croire à l’impossible ? Car c’est d’impossible qu’il s’agit ici. Des morts qui se redressent ou qui sortent de leur cercueil, on en entend parler un peu partout dans le temps et dans l’espace. Nous avons aujourd’hui une connaissance du coma qui nous semble expliquer beaucoup de ces histoires réjouissantes ou horrifiques. Des défunts dont la présence se prolonge par la mémoire de leurs proches, on en rencontre souvent : chaque enterrement, chaque incinération s’accompagne de cette promesse et c’est bien le moins. Mais ici, ce soir, il s’agit d’autre chose. Il s’agit de ce qui est proprement impossible : quelqu’un qui est mort, vraiment mort, d’une mort indubitable, constatée par tous, scellée par un séjour dans le tombeau, et qui est vivant, non pas de notre vie commune qu’il aurait tout bonnement récupérée, mais vivant d’une vie désormais indestructible, de la vie en plénitude, celle que la mort ni le péché ne menacent.  Il s’agit de quelqu’un qui est allé au bout de l’aventure humaine et qui l’a dépassé de l’intérieur, tellement au bout qu’il vit désormais en homme, pleinement, totalement, mais libéré de tout ce que nous jugeons souvent trop humain qui en fait nous rend moins qu’humains.

Comment croire à l’impossible ? Et surtout comment le dire ? Et qui va le dire ? Nous l’entendons, frères et sœurs, en cette nuit. On ne parvient pas à le dire, on ne parvient pas à le faire croire. Les femmes ont rencontré l’impossible : la pierre roulée sur le côté du tombeau, le corps du Seigneur absent, les deux hommes en habit éblouissant et surtout ce qu’ils leur disent ; elles ne réussissent pas à se faire entendre des Onze ni de tous les autres, pas même de Pierre qui voit ce qu’elles ont vu : le tombeau ouvert et vide et les linges qui restent, témoins muets, et qui « s’en retourne chez lui, tout étonné de ce qui était arrivé », sans rien conclure, sans rien comprendre, sans recevoir aucune lumière de l’intelligence et du cœur.

Les femmes, pourtant, ont bien entendu ce qui leur a été dit : « Rappelez-vous ce qu’il vous a dit quand il était encore en Galilée », c’est-à-dire encore au début, dès le départ de sa mission publique : « IL faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et que, le troisième jour, il ressuscite. » Saint Luc note que les femmes alors « se rappelèrent les paroles qu’il avait dites ». Il est impressionnant, frères et sœurs, de constater que ceux qui vont devenir les témoins autorisés du Ressuscité, ceux que le Ressuscité va envoyer de par le monde porter la grande bonne nouvelle, ont commencé par ne pas croire. Ils sont de bons représentants de l’humanité. Il faudrait les féliciter de n’être pas crédules, il faut se désoler de voir en eux comme en beaucoup la lenteur à croire, le refus de croire, l’inquiétude de croire « aux paroles qui nous sont dites de la part du Seigneur. » Car, nous l’avons vérifié au long de cette nuit : Jésus n’a pas dit cela seulement pendant les quelques mois où il a sillonné la Galilée avec ses disciples. Toutes les Écritures d’Israël, recueillant la Parole de Dieu, le proclament depuis le commencement.

Le récit de l’Exode, de la sortie d’Égypte, déjà à lui seul, le met sous nos yeux. Le peuple hébreu doit sa vie à la « main puissante » de Dieu agissant contre l’Égypte. Il a tiré le peuple vers la vie en lui faisant traverser les eaux qui le promettaient à la mort et il éliminé dans ces eaux l’armée qui le menaçait. Mais il s’agit du Dieu vivant, du Dieu créateur, du Dieu de tous les peuples, de sorte que, lorsqu’Israël voit les Égyptiens morts sur le bord de la mer, il comprend que la vie reçue l’oblige à l’égard de tous les humains et que ceux qui sont morts sont appelés à être tirés de la mort à leur tour. Lorsque Dieu ordonne à Abraham de lui sacrifier le fils unique qu’il lui avait enfin accordé et qu’au dernier moment il envoie l’ange retenir sa main et substituer un bélier à Isaac, il montre à jamais que la foi d’Abraham est pour que tous vivent et pas seulement le fils de sa chair, mais tous les enfants de la promesse. Lorsque Dieu crée l’homme et la femme au milieu du cosmos et des animaux et qu’il leur ordonne d’être féconds et de se multiplier, ce n’est pas pour qu’ils deviennent, eux et leur descendance, des menaces pour le cosmos et les autres vivants, mais pour qu’ils s’en émerveillent et les aident à être plus vivifiants encore. C’est pourquoi il ne suffit pas de vaincre la mort, il faut surtout vaincre le péché, cette incroyable force de refus, de dérobade, de torsion qui est en l’homme et par laquelle il détourne les dons de Dieu, il l’emploie à ses fins propres, il déforme à son image à lui les moindres paroles de Dieu. Aussi Dieu s’engage-t-il dès le départ dans u grand combat contre le péché. Le prophète Isaïe l’a chanté pour nous en présentant Dieu comme l’époux fidèle qui ne désespère jamais de ramener à sa beauté première l’épouse qui s’était dévoyée. Le prophète Ézéchiel nous promet que Dieu, le Dieu créateur, a en lui-même, en son saint Nom, les ressources nécessaires pour mener le combat jusqu’au bout et changer nos cœurs de pierre un à un en cœurs de chair et remplir nos libertés sclérosées de l’eau pure et jaillissante de son esprit nouveau.

Tout cela, frères et sœurs, s’est concentré dans le cœur de Jésus, dans sa liberté profonde, pour nous, pour notre salut. Il est venu porter et vivre cela dans notre chair jusqu’au bout, lui, le Fils de l’homme qui vient d’en haut pour habiter au plus profond notre condition humaine. Et tout cela va jusqu’au bout dans sa Résurrection. Ce soir, nous sommes invités à contempler ce mouvement se prolongeant, se redoublant en tous et chacun des catéchumènes qui sont plongés dans l’eau pour avoir part à la mort avec le Christ et qui en sont tirés pour avoir part avec lui à la Résurrection, à la victoire sur le péché et sur la mort. C’est d’impossible qu’il est question en cette nuit, mais de cet impossible nous vivons tous. Car, en chacun de nous, par le baptême, si simple, presque insignifiant en ces rites – pas de sang répandu, pas d’offrande coûteuse-, pas de marque extérieure définitive-, « l’homme ancien qui est en nous a été fixé à la croix avec lui, Jésus, pour que le corps du péché soit réduit à rien, et qu’ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché. » Saint Paul l’a établi pour toujours.

La Résurrection ne se démontre pas, c’est ce qui est magnifique en elle. Elle est de l’ordre de l’impossible. On ne peut que la rencontrer. Ou plutôt on ne peut rencontrer que des ressuscités. Voyez dans l’Évangile. Deux hommes en habit éblouissant parlent aux femmes : deux parce qu’il faut deux témoins, deux hommes parce que c’est de toujours que le Dieu vivant, le Dieu vrai, agit pour tirer les êtres humains vers la vie en plénitude. Les femmes : trois dont les noms sont cités par saint Luc, Marie-Madelaine, Jeanne et Marie mère de Jacques, et les autres dont l’évangéliste ne nous donne ni le nom ni le nombre. Des femmes qui ont su, elles, entendre et écouter en la mémoire de leur cœur ce que Jésus avait dit depuis la Galilée et où résonnait, elles l’ont reconnu tout d’un coup, toute la Parole de Dieu distribuée dans les Écritures que médite Israël. Elles ne sont pas prises au sérieux tout de suite. Il y faudra d’autres rencontres que l’évangéliste va rapporter. Mais elles parlent tout de même, sans doute encore maladroitement. Car qui peut dire l’impossible et qui sait comment le dire ?

Mais cet impossible-là fait que toutes les promesses d’ici-bas deviennent sérieuses. Les promesses des rencontres, les promesses des naissances, les promesses des mariages, les promesses des engagements, les promesses des efforts de construction de la paix et de la justice, les promesses des amitiés. Tout est fragile, tout est menacé, tout est corrompu ou corruptible. Tout peut se briser, tout peut être déformé. Et, cependant, en cette nuit, nous sommes invités à croire, non pas à être crédules, naïfs ou optimistes, mais à croire de tout notre cœur, avec tout le sérieux de l’immense expérience d’Israël distillée dans l’âme de ces femmes et des Onze et des autres qui finalement leur donneront raison, que, oui, il est possible que nous qui sommes des morts par le péché, nous devenions « des vivants pour Dieu en Jésus-Christ »,

 

Amen.


Dimanche 21 avril, Mgr Eric de Moulins-Beaufort célébrait la messe du Saint Jour de Pâques en la Cathédrale de Reims. Voici l’homélie qu’il a prononcée. 

Notre cathédrale est la cathédrale des sacres, tout le monde le sait. Elle est plus encore la cathédrale de la Résurrection et cela, peu nombreux sont ceux qui le voient. Elle se distingue pourtant ainsi de presque toutes les autres cathédrales gothiques. Avez-vous remarqué, sur la façade occidentale, les statues monumentales qui l’ornent à la hauteur de la grande rosace ? Elles représentent les rencontres du jour de la Résurrection. Du sud au nord, du matin au soir de Pâques : Marie-Madeleine parlant avec Pierre sur la tour sud et Jean, pied nu, un peu plus loin ; Jésus en pèlerin avec les deux disciples d’Emmaüs autour de la rose ; et sur la tour nord, Thomas et Jésus montrant ses plaies huit jours plus tard. A l’époque gothique, les statues ne gesticulent pas, elles sont pleines de dignité, elles traduisent en gestes mesurés leurs émotions. C’est qu’elles poursuivent ici, au long des siècles, le mouvement lancé de grand matin, le premier jour de la semaine, là-bas à Jérusalem, dans le jardin. La course de Marie-Madeleine ayant trouvé la pierre roulée, sa conversation haletante avec Pierre, le sprint final de celui-ci avec l’autre disciple, celui que Jésus aimait, tout cela se continue là-haut, pour nous, à notre bénéfice, pour que nous en partagions l’émotion et la joie.

Nous avons entendu, dans le récit des Actes des Apôtres, saint Pierre, quelques mois plus tard, une année peut-être, résumant en quelques lignes ce que Jésus a fait et dit et se présentant comme un des témoins que Dieu avait choisis d’avance, eux qui ont mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Pourtant, dans la nuit, nous avons entendu saint Luc raconter que les Onze, et Pierre au milieu d’eux, avaient commencé par juger les propos des femmes délirants. Ils ne voulaient pas être crédules. Des histoires de Messies vaincus, mis à mort, dont les promesses se sont révélées vaines, l’histoire d’Israël en connaît plusieurs. Des histoires de héros qui ont fait se lever des peuples avant que leur rêve s’effondre et que la tristesse et le désespoir écrasent les survivants, la légende des peuples en est remplie. Il est capital pour notre compréhension de l’Église que nous retenions ce fait : les témoins autorisés du Ressuscité, les témoins choisis d’avance, les témoins sur lesquels l’édifice nouveau de la foi va s’élever, sont aussi des témoins de la lenteur à croire, de la difficulté à croire, du refus obstiné de croire, non pas seulement ce que les femmes ont pu dire ce matin-là, mais ce que l’Écriture entière d’Israël portait en elle, plus ou moins secrètement depuis des siècles, pour ceux qui voulaient bien la lire et l’écouter et la méditer : « il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. »

Dans le récit de saint Jean, l’autre disciple, celui que Jésus aimait, comprend cela d’un coup. Il ne le comprend pas la première fois qu’il regarde dans le tombeau. Il arrive tout essoufflé sans doute par sa course, il précède Pierre et se contente donc de se pencher sans entrer et il aperçoit les linges posés à plat. Il ne conclut rien. Il attend Pierre. Celui-ci entre et voit, de même, les linges et aussi le suaire qui avait entouré la tête de Jésus, roulé à part à sa place. Alors seulement entre l’autre disciple ; il voit le tombeau vide, ou plutôt il voit le tombeau avec les linges et Pierre à l’intérieur du tombeau qui regarde tout cela. Alors, « il vit et il crut ». Alors, d’un coup, pour lui, pas pour Pierre encore, tout prend forme, tout s’illumine, depuis le fond des Écritures anciennes portant la promesse faite à Israël jusqu’aux ultimes paroles de Jésus, jusqu’à son silence de mort, jusqu’au côté transpercé d’où avaient jailli, quelques jours, quelques heures avant, du sang et de l’eau.

Il y a bien plus que cela, Car il ne s’agit pas ici d’un peuple particulier, de son histoire, de ses mœurs, de son culte. Il ne s’agit pas de religion ni de politique. Il s’agit de la vie humaine tout court, de la vie de tous et de chacun des êtres humains, de ceux qui ont vécu, de ceux qui vivent, de ceux qui vivront. Dans ce tombeau-là, vidé de son cadavre, avec Pierre à l’intérieur et le disciple que Jésus aimait, soudain, il est clair que la mort est vaincue. La mort de Jésus et la mort de tous les êtres humains et la mort qui corrompt le cosmos. Les linges et le suaire attestent qu’un corps mort y a été déposé ; qu’ils soient bien rangés, chacun à sa place, cela atteste que le mort n’a pas été enlevé par effraction, qu’il ne s’est pas décomposé plus vite que prévu, mais qu’il est passé et tout avec lui, dans la vie en plénitude qui est l’ordre voulu depuis le commencement par le Créateur de tous. Il devient clair pour qui sait voir et lire et méditer les Écritures et la vie humaine qu’enfin un chemin est tracé par lequel tout ce qui s’ébauche ici-bas peut être tiré vers son accomplissement, prépare et anticipe déjà ce qui sera la vie pour toujours pour tous ceux qui l’acceptent. Tout ce qui fait partager le chemin du Ressuscité, tout don de soi consenti sans rechercher un retour, toute amitié donnée sans condition, tout geste de respect ou d’attention envers un pauvre ou un petit, réalisé non pour se faire remarquer, non pour établir son pouvoir, mais d’un cœur aussi pur que possible, tout dépouillement accepté non par morbidité mais par confiance en la vie, tout cela et bien d’autres attitudes humaines profondes, perce désormais l’obstacle de la mort et de l’échec. Et tout ce qui est mêlé, abîmé, corrompu, peut être purifié, redressé, ressaisi par la puissance du Ressuscité, puisque même Pierre l’est, lui le bravache au grand cœur qui s’est révélé faible dans l’épreuve.

Notre cathédrale, dressée au milieu de notre ville, perçant le ciel aux yeux de toute la région, le chante de toutes ses pierres. Frères et sœurs, un autre horizon nous est donné que la mort et le mal triomphant. Contre toutes apparences, l’histoire nous conduit, pas par elle-même mais par le Christ qui s’en est fait le Seigneur, vers la vie et la communion de tous en chacun. Osons croire qu’une percée a été faite et que cette percée est pour nous. Vivons avec audace puisque, comme l’Apôtre nous en assure : « Vous êtes passés par la mort et votre vie reste cachée avec le Christ en Dieu ». La beauté des rosaces, les anges et les saints de nos portails, nous le promettent. La valeur de notre vie, son goût, sa saveur, nous les recevrons en Dieu par le Christ. Chacune de nos existences peut réfléchir la beauté, la bonté, la grandeur de Dieu le Créateur, qui nous appelle de la vie à la vie en plénitude. Joignons-nous, frères et sœurs, au joyeux cortège de ceux qui portèrent et qui ne cessent de porter la bonne nouvelle de la Résurrection. Ne nous laissons pas encombrer par le souci de nos possessions, de notre réputation, de notre nombre, de nos vacances ou de notre travail. Cherchez, cherchons, les réalités d’en haut : le don de soi, le repentir, la réconciliation, la joie de dépendre des autres, l’honneur d’être en dette les uns envers les autres dans l’amour, l’espérance de la conversion de tous. Laissons, en ce jour et chaque jour, la lumière du Ressuscité transfigurer nos pensées et nos actes. Comprenons une fois pour toutes que, « selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts »,

 

Amen.

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