Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour le 3ème dimanche de Pâques

Dimanche 5 mai 2019, Mgr Eric de Moulins-Beaufort célébrait la messe en l’église Saint-Nicaise de Reims. Voici l’homélie qu’il a prononcée.

La substance de ce qu’est le christianisme, de ce qu’est plutôt la vie dans le Christ, nous est dévoilée dans la liturgie de la Parole de ce dimanche. Avant d’être une doctrine bien charpentée et articulée, avant d’être une morale forte et patiente à la fois, le christianisme tient tout entier dans ce que nous rapporte le récit de saint Jean de cette apparition-là du Ressuscité. Plus que d’être un mode de vie qui différencie des autres, un sérieux, une gravité, et en même temps une joie et une générosité qui devraient étonner ceux qui les aperçoivent, la vie dans le Christ est portée par la mémoire d’une rencontre : celle du Ressuscité avec ses amis un matin, une rencontre que ceux-ci n’avaient pu tout à fait prévoir même s’ils l’espéraient sans doute et une rencontre qui s’est passée tout autrement que ce qu’ils auraient pu imaginer. Le récit du chapitre 21 de l’évangile selon saint Jean essaie de nous faire vivre à tous ce qu’ont vécu alors les 7 disciples : à la fois la perception forte de la présence indubitable de Jésus qui est là, qui nourrit, qui parle, qui pardonne, qui envoie en mission, et en même temps l’impossibilité de le saisir, de s’emparer de lui, de conforter sa certitude en le touchant, en le prenant pour soi. Être chrétien, c’est d’une façon ou d’une autre, se tenir là, au bord du lac de Tibériade avec les apôtres de Jésus autour du modeste feu de braise et accepter de tendre la main un peu pour recevoir le pain et le poisson que lui distribue à chacun.

Les Écritures d’Israël pouvaient faire attendre que le Ressuscité introduise ses amis dans un festin de viandes grasses et de vins capiteux. En réalité, il ne nous convoque à rien de mieux qu’un petit-déjeuner sur le sable avec du pain et des poissons grillés. Qu’est-ce que cela face aux drames du monde et aux besoins de tant de femmes, d’hommes, d’enfants dans la douleur ou la peur ou la souffrance ? Qu’est-ce que cela, face à la capacité des êtres humains de faire du mal et de s’abîmer eux-mêmes ? Rien, répondent beaucoup autour de nous, et ils s’en vont chercher des solutions plus efficaces ; ils donnent leur confiance à la science ou à la politique ou au commerce ou aux loisirs. Le plus souvent, ils cherchent à esquiver cette question. Tout, osons-nous répondre, parce que le pain qui nous est tendu n’est rien moins que l’Agneau immolé chanté par les myriades de myriades d’anges vivant dans la gloire de Dieu et par toutes les créatures « dans le ciel, sur la terre, sous la terre et sur la mer », qui, toutes, reconnaissent en lui le Vainqueur de l’histoire, le Sauveur de tous les hommes. Il n’a rien de mieux à donner à ses disciples, une fois ressuscité, qu’un peu de pain et un morceau de poisson, mais dans ce peu de chose, il anticipe sa victoire totale et il se donne, lui, tout entier, sans réserve, avec toute l’énergie de la Résurrection, à chacun de ceux qui veulent bien recevoir ce qu’il leur offre. Dans ce petit déjeuner au bord du lac, un événement en soi insignifiant à l’aune de l’histoire immense de l’humanité, cette histoire pourtant se transforme. Elle n’est plus seulement l’effort de l’humanité pour améliorer son sort, qui, si souvent, se traduit par le succès de quelques-uns, parfois très peu nombreux, et par la perte et l’oubli des autres. L’histoire devient la réception par les hommes de ce que Jésus a donné et donne, de ce que lui seul peut donner. Certains en sont transformés d’un coup, d’autres progressivement ; il y a quelque chose à recevoir, à assimiler, à laisser agir en nous, quelque chose qui ressemble à ce que nous produisons mais qui est tout autre cependant, comme les poissons que le Ressuscité avait préparé sur le rivage et ceux que Pierre a tiré sur le rivage pour en apporter quelques-uns à Jésus.

De quelque façon que nous soyons venus à la foi, quelles que soient les circonstances qui l’ont enracinée en nous, notre foi nous relie à ce moment inaugural, elle nous place parmi les disciples qui avaient lancé les filets sans rien prendre toute la nuit et qui, au petit matin, lorsqu’ils n’y croyaient plus, se trouvent comblés au-delà de toute attente et retrouvent la présence aimée. Jésus est le Présent, tellement présent, tellement en acte pour nous, que nous ne pouvons rester avec lui à en profiter : il nous faut partir, parce qu’il nous envoie ; il nous faut oser aller vivre en ce monde à partir de la mémoire de ce moment-là, impalpable comme tant de moments décisifs de nos vies et le plus vrai de tous les moments de l’histoire humaine : le feu de braises n’a pas laissé de trace dans le sable, les filets pleins de poissons non plus ; en revanche, Pierre et les autres ont été marqués au plus profond d’eux-mêmes d’une trace vivifiante que rien ne pourra défaire. Toute l’Église tient dans le dialogue entre Jésus et Pierre : Pierre, bien conscient de sa lâcheté, ose tout de même dire son amour pour Jésus ; Jésus, surtout, offre à Pierre la possibilité de dire, non pas sa force, non pas son courage, non pas son zèle, mais son amour. Les Actes des Apôtres nous ont fait entendre la belle profession de foi de Pierre devant le conseil suprême de Jérusalem. Là, celui qui avait renié ose confesser que Jésus est le Messie d’Israël, mort et ressuscité, non pas pour faire d’Israël le plus grand de tous les peuples, mais pour révéler aux hommes leur péché et les en libérer par le pardon et le don du Saint-Esprit. Saint Pierre, revenu de sa lâcheté et entré dans l’amour de Jésus, annonce que le Dieu d’Israël travaille à tirer les hommes du péché, de la colère, de la haine, de la jalousie pour mettre en eux, mettre en nous le pardon, le renoncement à soi, le don, qui rendent vivants pour l’éternité.

Saint Nicaise, 11ème successeur de saint Sixte, fondateur de notre diocèse, fut tué par les Vandales, en 407, tandis qu’il protégeait dans son église les femmes, les enfants, les vieillards qui s’y étaient réfugiés. Ceux-ci n’ont pas échappé au massacre, pas plus que leur évêque. Leur ville a été dévastée, eux sont morts. Mais saint Nicaise, et eux avec lui, ont porté témoignage que, malgré les apparences, la violence, la brutalité, la destruction, n’étaient ni la vérité de l’être humain ni le dernier mot de l’histoire humaine. Les Vandales sont passés et ont disparu. Nous nous souvenons toujours de saint Nicaise, nous le savons vivant et nous nous confions à son intercession comme nous nous fortifions de son exemple. Ceux qui sont morts alors ont tout perdu ici-bas, y compris leur vie, mais ils ont été tirés sur le rivage où tout ce qu’ils avaient vécu, tout ce qu’ils avaient essayé de vivre, de près ou de loin dans la lumière du Christ, à partir de la nourriture de l’Eucharistie, pour être des fils et des filles du Père en ce monde, tout cela a été repris dans la vie en plénitude, tout cela a été couronné, tout cela nourrit l’intensité de la vie éternelle où ils nous attendent et nous préparent une place.

Frères et sœurs, nous savons la force du mal. Nous la constatons dans les troubles du monde, nous la constatons dans nos péchés de chaque jour, parfois dans des emprisonnements dont nous ne parvenons pas à sortir malgré nos désirs et nos efforts. Nous avons dû, ces dernières années, ouvrir les yeux sur la force du mal commis même par des ministres du Christ, de ceux qui sont chargés pourtant de tendre le pain et le poisson à ceux qui s’approchent avec confiance du Ressuscité. Le geste du Seigneur vivant et glorieux paraît impuissant à empêcher le mal qui s’exerce dans la nature, qui passe par les choix et les actes des êtres humains, qui peut corrompre même les relations qui devraient être les plus positives. Aujourd’hui, nous le contemplons : tout le christianisme, toute la vie dans le Christ, toute la réalité de l’Église, tient dans l’échange de Jésus avec Pierre : « M’aimes-tu ? Tu sais bien que je t’aime. Suis-moi ». Peu de chose pour brider les pulsions et les passions mauvaises, peu de chose pour redresser les mauvais comportements, pas grand-chose pour pousser vers les biens les libertés perverties ou simplement rétives. Et, cependant, frères et sœurs, rien n’est plus puissant en réalité pour nous faire de nous, pécheurs voués  à la mort, des vivants aptes à vivre pour toujours. Rien n’est plus puissant pour nous faire choisir la justice plutôt que l’injustice, la vérité plutôt que le mensonge, le pardon plutôt que la haine, le partage plutôt que la possession. Les Vandales ont apparemment vaincu l’empire romain finissant et le christianisme qui se développait alors n’a pas empêché leurs destructions et leurs conquêtes. Pourtant, au bout du compte, ce qui l’a emporté dans l’histoire n’est pas la violence des Vandales, c’est le choix fait par certains de vivre selon la lumière et l’espérance du Seigneur Jésus, en se laissant nourrir par lui. Soyons, frères et sœurs, de ceux-là. Ne nous laissons effrayer par le mal, ayons l’audace de recevoir ce que le Ressuscité nous donne et d’y puiser la force de nos pensées et la lumière de nos actes. Alors, nous serons unis avec les myriades de myriades de vivants que l’Apocalypse de saint Jean nous fait entendre et avec eux nous proclamerons que le Dieu créateur a bien fait de créer l’univers et de lancer l’aventure humaine, si éprouvante et si belle,

 

Amen.

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