Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour le 5ème dimanche de Carême

Samedi – avril, Mgr Eric de Moulins-Beaufort célébrait la messe en l’église Saint-Maurille, de Vouziers. Voici son homélie. 

Essayons, frères et sœurs, de comprendre ce que saint Paul veut dire aux chrétiens de Philippes et à nous tous après eux. Sa question à lui peut se formuler ainsi : qu’est-ce qui va me permettre de me tenir devant Dieu au jour du jugement avec un peu d’assurance ? Qu’est-ce qui assure à ma vie une qualité suffisante pour que le regard de Dieu sur elle soit un regard d’approbation et non pas de colère ? Tant que Paul s’appelait Saül, il avait sa réponse. Son assurance lui venait de son appartenance au peuple juif, au peuple de l’Alliance, au peuple choisi par Dieu, au peuple qui tâche de vivre selon la loi donnée par Dieu à Moïse ; son assurance était renforcée parce qu’il était Pharisien, c’est-à-dire membre du groupe des plus fervents des Juifs, des plus observants de la Loi de Dieu ; son assurance était redoublée parce que, parmi les Pharisiens, il était des plus zélés, des plus engagés de tous. Tout cela a été renversé sur le chemin de Damas. Par la lumière qui l’aveugle et la présence qui le jette à terre et la voix qui l’interroge, il comprend d’un coup que son zèle pour Dieu l’a égaré. Il prétend servir le Dieu créateur et il s’apprête à devenir en son nom un meurtrier, en tout cas il devient en son nom un violent. Parce que celui qui le renverse est Jésus le Crucifié qu’il voit et qu’il entend comme vivant et glorifié, il comprend que le Dieu vivant, le Dieu d’Israël, ne s’intéresse pas aux hommes en raison de leurs vertus, de leurs forces, de leurs réussites, mais aussi et peut-être davantage à cause de leurs échecs, de leurs faiblesses, de leurs fautes même, non pour les y enfermer mais parce qu’il vient, lui, les y chercher pour les relever et les relancer dans leur marche. Il comprend que porter ses vertus au maximum est une chose, bonne et louable sans doute, mais que l’homme ne peut pour autant échapper à ce qu’il y a d’obscur en son cœur, à ce qu’il tente de dissimuler en lui de sa complicité avec le mal et les forces de la mort. L’assurance devant Dieu ne peut venir de ce que l’homme produit de lui-même mais vient de ce que tout ce qui l’habite peut être mis sous les yeux de Dieu, du moment que l’homme accepte de se rattacher au Fils unique et bien-aimé.

Jésus avait dévoilé cela déjà aux Pharisiens. Nous connaissons le récit de la femme adultère qui vient d’être proclamé. Les Pharisiens veulent appliquer la Loi de Dieu et écarter du peuple saint cette femme qui le souille par sa faute. Jésus ne nie rien de cela. Mais il met en cause la capacité des Pharisiens à juger cette femme : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » la qualité spirituelle des Pharisiens éclate alors puisque tous, en commençant par les plus âgés, ceux qui ont plus d’occasions de pécher sans doute mais aussi ceux qui ont plus de sagesse, plus de recul et de réflexion, s’en vont l’un après l’autre. Un des grands pièges de la vie spirituelle est l’auto-glorification et un autre est la tentation des gens vertueux de s’aider dans la vertu en méprisant ceux qui en ont moins, ceux qui font d’autres choix, ceux qui ne s’imposent pas les mêmes normes morales. D’un côté, je juge être quelqu’un de bien ; de l’autre, je méprise ceux qui ne suivent pas le même chemin que moi et je me fortifie dans mon choix du bien en nourrissant mon rejet des autres. « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre. » Jésus nous invite à un tout autre chemin.

Mais ne tirons pas trop vite de ce récit de la femme adultère que Jésus ne condamne une idée molle de la miséricorde. N’en déduisons pas trop facilement qu’il n’y aurait plus de bien moral à promouvoir. Les chrétiens, lisant l’évangile selon saint Jean, se sont souvent demandé ce que Jésus écrivait dans le sable avec son doigt, tandis que les accusateurs se dérobaient un par un. Les Pères de l’Église dont je crois savoir que votre curé est friand et qu’il vous en donne volontiers des pages à lire, ont compris que Jésus voulait écrire la loi de Dieu dans le cœur de tous. Il ne se contente pas que la loi de Dieu soit écrite sur des tables de pierre ou sur des parchemins pour être lue et commentée ; il vient pour que cette loi soit la loi intime du cœur de chacun. Mais lorsque nous, Occidentaux, disons « loi », nous pensons à des préceptes, à des commandements, à un règlement. Les Juifs entendent Torah, c’est-à-dire enseignement. Il ne s’agit pas seulement des dix commandements ou des passages qui y ressemblent. La Torah, ce sont les 5 premiers livres de la Bible, ce que nous appelons encore le Pentateuque, pas seulement un code législatif mais l’histoire de l’Alliance de Dieu avec le peuple qu’il a choisi. Jésus écrit dans le sable avec son doigt parce qu’il veut inscrire la loi de Dieu dans le cœur de cette femme, parce qu’il veut que l’histoire de cette femme se poursuivre, qu’elle ne reste pas emprisonnée dans sa faute, qu’elle ne s’enorgueillisse pas dans son péché. A la lecture de ce récit, les modernes s’étonnent volontiers qu’il ne soit pas question de l’homme avec la femme fautait. On devrait aussi s’étonner que rien n’y soit dit du mari ni des enfants de cette femme. Pourquoi a-t-elle trahi son mari ? Pourquoi a-t-elle manqué à ses enfants ? Quel besoin de posséder ou d’être possédée, quelle peur devant le manque, quelle recherche de soi-même l’ont fait sortir de son engagement et de ses responsabilités. « Va, et désormais ne pèche plus », lui dit Jésus. Lui, Jésus, se prépare à aller dans sa Passion, il va aller jusqu’à la mort et la mort de la croix, pour que cette femme puisse secouer ce qui l’a conduit au péché, revenir à la vérité de son histoire avec son mari et ses enfants et devant Dieu et en chemin vers lui. Jésus donne sa vie pour que cette femme, et nous avec elle, ne s’enferme pas elle-même dans son péché, ne s’y raidisse pas avec orgueil, mais retrouve la liberté d’avancer vers Dieu, de servir l’œuvre de Dieu en elle.

Telle est, frères et sœurs, toute l’histoire d’Israël. Elle est racontée par le Pentateuque, elle est méditée et chantée par le prophète : le Seigneur fait un chemin dans la mer, il fait passer des fleuves dans les lieux arides. Aucun péché, aucune faute, ne nous détermine totalement, si nous voulons bien les lui remettre à lui qui vient pour nous et s’abaisse jusqu’à nous. Vous avez vécu aujourd’hui une journée du pardon que chacun a pu marquer en célébrant le sacrement du pardon. Si vous n’avez pu le faire, profitez largement de ce qui vous sera proposé dans les semaines à venir. Préparez-vous, préparons-nous à la joie de Pâques en nous détachant de l’auto-glorification et de l’auto-justification. Réjouissons-nous que Jésus vienne à nous pour que notre histoire devant Dieu, quoi que nous ayons fait, d’où que nous venions, puisse être de nouveau une marche ou une course en avant. Réjouissons-nous de connaître le Seigneur Jésus, de pouvoir par lui et en lui voir notre péché et recevoir de lui la liberté. En chaque Eucharistie, il s’approche de nous et il nous fait entendre son appel : « Va, et désormais ne pèche plus ! » Que ce soit notre joie chaque année et chaque jour,

 

Amen.

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