Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour le 5ème dimanche de Pâques

Dimanche 21 mai 2019, Mgr Eric de Moulins-Beaufort célébrait la messe en l’église Notre-Dame de Châtillon-sur-Marne. Voici l’homélie qu’il a prononcée. 

Il vaudrait la peine, frères et sœurs, de faire un jour l’expérience suivante : aller dans la rue, mettons à Reims ou à Épernay, ou ici un jour de marché, ou aller de maison en maison, et proposer aux passants de choisir une phrase qui leur paraîtrait importante pour définir la loi de la vie parmi un certain nombre de phrases choisies. On peut supposer, mais il faudrait faire le test, que « aimez-vous les uns les autres » aurait du succès. Notre société a gardé cela de la foi chrétienne. Quelqu’un qui refuserait de prendre au sérieux cette phrase en tout cas se ferait mal voir de beaucoup, même parmi les plus sécularisés de nos concitoyens. S’aimer les uns les autres, massivement les Occidentaux souscrivent à ce programme, et ils affichent volontiers une telle maxime comme la loi de leur vie. Ils y souscrivent si bien, que beaucoup considèrent n’avoir pas besoin du Christ, ni de Dieu, ni d’une religion, ni de l’Église pour en vivre. Tous, nous avons entendu tel ou tel nous affirmer : « Le principal, c’est d’aimer ; pourquoi aller à la messe pour cela ? » et, facilement, on ajoute connaître des personnes qui vont à la messe mais ne savent pas aimer leur prochain.

Nous pouvons nous réjouir que la pointe de l’enseignement de Jésus ait ainsi pénétré les consciences et que le commandement ultime qu’il a laissé à ses disciples se soit ainsi imprimé dans les cœurs. Nous connaissons tous des personnes qui ne sont pas forcément baptisées ou qui ne sont pas « pratiquantes » mais qui ont une qualité d’attention aux autres et une capacité de se donner aux autres qui impressionnent et font du bien. Seulement, frères et sœurs, il nous faut aussi ne pas nous laisser leurrer. Nous nous connaissons assez nous-mêmes. Nous aimons le commandement : « Aimez-vous les uns les autres ». Nous tâchons d’en faire la loi de notre vie, la règle de notre comportement, de nos pensées et de nos actes. Mais nous pressentons bien que nous ne pouvons jamais nous dire en règle avec un tel commandement. Nous devons reconnaître que nous n’aimons pas tous ceux que nous rencontrons avec la même ampleur. Si nous nous examinons un peu, nous ne tardons pas à découvrir que, oui, nous voulons, je veux, aimer les autres, mais à telle ou telle condition, avec telle ou telle limite, en tout cas plus facilement certains d’entre ces autres.

Nous sommes dépassés, toujours, par ce commandement, et nous le sommes plus encore si nous écoutons vraiment ce que Jésus commande : « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. » Pas seulement : aimez-vous les uns les autres et définissez l’amour à votre guise. De manière beaucoup plus forte et exigeante : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » et Jésus dit cela au cours du dernier repas, alors qu’il vient de donner une bouchée à Judas et que celui-ci est sorti dans la nuit. Aimer n’est pas seulement éprouver de la sympathie et bien traiter ceux avec qui nous avons des relations agréables ; aimer n’est pas vraiment ici éprouver de l’attraction sexuelle ; aimer n’est pas passer avec d’autres des moments gratifiants. Jésus donne ce commandement, alors qu’il a scellé sa décision de donner sa vie pour les hommes et les femmes pécheurs, d’aller jusqu’au bout du don de soi sans attendre de retour, d’aimer, de vouloir le bien et la vie éternelle de ceux et celles qui vont réclamer sa mise à mort et se repaître du spectacle de sa souffrance. Sommes-nous prêts à aimer ainsi ? Sommes-nous prêts à aimer jusque-là ?

*****

 

Juste avant qu’il n’énonce ce commandement, nous avons entendu Jésus dire : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. » Ce thème de la gloire peut nous paraître déroutant ; ce langage nous paraît vieilli. Il dit une chose simple en réalité mais tellement forte. La gloire de Dieu n’est pas d’écraser ses ennemis, mais de les aimer. La gloire de Jésus n’est pas d’être adulé, vénéré par tous, mais de ne pas renoncer à donner sa vie en faveur ceux-là même qui le rejettent afin de les rendre plus vivants. Nous sommes les disciples de Jésus, nous marchons sur ses traces, nous poursuivons son œuvre, si nous ne cherchons pas à dominer le monde, fût-ce en son nom, mais si nous cherchons bien plutôt à nous aimer les uns les autres. Dans le dernier repas, en instituant son Eucharistie, en faisant du pain et du vin son corps livré et son sang versé et en le remettant à ses apôtres, Jésus a consenti à donner sa vie pour tous et chacun des êtres humains, depuis le commencement jusqu’à la fin des temps, pour les bons comme pour les méchants. En cela, il glorifie son Père, parce qu’il reconnaît en tout être humain créé par Dieu avant tout un don de Dieu, quelqu’un en qui brille l’image de Dieu. Et lui est glorifié par le fait que son Eucharistie, ce don qu’il fait de lui-même, est donnée non pas aux quelques-uns qui ont été autour de lui cette nuit-là, mais pourra, à travers ses disciples, rejoindre les êtres humains dans tout l’espace et le temps.

Alors, frères et sœurs, je me tourne vers vous, parents dont les enfants ont reçu le baptême, et vers vous tous qui êtes des baptisés. En seconde lecture, nous avons entendu le voyant de l’Apocalypse annoncer « un ciel nouveau et une terre nouvelle », « la demeure de Dieu avec les hommes » où « il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur. » Nous en rêvons, bien sûr, et nous l’attendons dans l’espérance. Mais comprenez-le : par le baptême, Dieu a ouvert en nous son ciel nouveau et sa terre nouvelle. Par le baptême, nous tous, et ces enfants que vous portez, sommes devenus la demeure de Dieu avec les hommes. Nous ne vivons plus et vos enfants ne vivent plus avec pour horizon la mort et le péché. Nous sommes déjà sous le ciel nouveau et sur la terre nouvelle où nous pouvons vivre, les uns envers les autres, selon la loi de l’amour. Certes, le deuil, le cri, la douleur, sont toujours là et nous sommes soucieux de nous en protéger. Mais le Seigneur Jésus nous invite à avancer à sa suite, à marcher sur son chemin à lui et selon son pas : dès ce monde-ci, vivre dans l’amour les uns des autres.

Frères et sœurs, vous qui avez demandé le baptême pour vos enfants récemment, je ne sais si vous êtes tous des « pratiquants » du dimanche ; je ne sais si vous tâchez chaque jour ou chaque semaine d’écouter la parole de Jésus. Je suis sûr que vous voulez grandir dans votre capacité de vivre selon la vérité de l’amour. Vous savez, comme nous tous, vos limites, votre besoin de posséder ou de dominer, votre peur de manquer, tout ce qui empêche en vous l’amour de se déployer pleinement. C’est précisément pour cela que nous avons besoin de Jésus, non pas une fois seulement au début de notre vie, mais tout au long des jours. Lorsqu’il nous dit : « Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres », il ne se présente pas à nous comme un idéal que, de toute façon, nous ne pourrons jamais atteindre. Il nous propose plutôt d’abriter notre fragile capacité d’aimer dans son acte à lui, dans le don que lui fait de lui-même et que lui seul peut faire selon la perfection de l’amour. C’est pourquoi il conclut : « A ceci, tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » Si vous avez de l’amour : beaucoup ou même un peu, mais de l’amour selon sa vérité, de l’amour qui nous fasse entrer dans le chemin de Jésus lui-même. Vos enfants baptisés ont désormais en eux la capacité d’aimer dont Jésus aime son Père et nous aime, celle qui lui permet de faire de sa Passion l’acte du salut pour tous les hommes. Permettez à vos enfants de découvrir la plénitude de cet acte. Ne vous contentez pas de quelques valeurs. Permettez-leur de connaître l’exemple de Jésus, la parole de Jésus, de s’ouvrir à la présence de Jésus et de recevoir l’Esprit-Saint de Jésus.

Frères et sœurs, en venant à vous aujourd’hui, je fais ce que Paul et Barnabé ont fait jadis, aux tout commencements du christianisme. Ils ont visité les communautés qu’ils avaient fondé pour affermir le courage des disciples et les exhorter à persévérer dans la foi. Je dois vous dire la même chose que saint Paul et saint Barnabé disaient alors : « Il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le royaume de Dieu ». Si nous vivons sérieusement de l’amour les uns envers les autres, nous connaîtrons des épreuves, nous passerons auprès de certains pour gens peu raisonnables. Mais, moi, frères et sœurs, je vous assure que, dans le peu que nous vivons se joue la vie éternelle de toute l’humanité. Je suis heureux de vous confier au Seigneur, vous qui avez mis votre foi en lui, et, vous ayant rencontré, d’aller ailleurs dire comment Dieu vous a ouvert les portes de la foi. Au milieu de notre monde, qui prétend vivre d’amour mais qui se laisse souvent conduire par bien d’autres forces, vous êtes un petit lieu où le ciel nouveau et la terre nouvelle apparaissent, se laissent apercevoir. Accueillez bien ces enfants, entourez-les, pour qu’ils puissent profiter de vivre dès ici-bas dans « la demeure de Dieu avec les hommes »,

 

Amen.

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