Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour le dimanche des rameaux

Dimanche 14 avril, Mgr Eric de Moulins-Beaufort célébrait la messe du dimanche des Rameaux et de la Passion, en la Cathédrale de Reims. Voici les deux homélies prononcées. 

  • Après l’évangile des Rameaux

« Si eux se taisent, les pierres crieront. » Nous avons pu avoir l’impression que les pierres criaient au long des mois de février et de mars, lorsque des procès, des livres, des reportages, des plaintes nous obligeaient jour après jour à voir encore et encore dans notre Église des turpitudes, des comportements honteux, des crimes, des tentatives désespérées et affligeantes de dissimulation. Ce dont on n’avait pas osé parler jusque-là, ce qui parfois avait été caché, sort au jour depuis 2016 et il semble que rien n’arrêtera ce flot. Les personnes victimes qui avaient été murées par la force des choses dans leur silence se sont mises à parler et parfois à crier. Des faits qui avaient été supportés par ceux qui les avaient subis sont démasqués enfin dans leur crudité. Le peuple chrétien découvre accablé ce qu’il ignorait et ce que parfois il ne voulait pas voir ni entendre.

Pourtant, frères et sœurs, ce matin, il ne s’agit pas de cela. Ce que les pierres crieraient si personne d’autre ne parlait, ce sont selon saint Luc les « miracles de Jésus » que la foule avait vus. Ce que les enfants des Hébreux chantaient en allant vers le Temple et que les jeunes de la Maîtrise vont chanter à leur tour depuis les hauteurs de notre cathédrale, ce sont les merveilles de Dieu opérées par Jésus, le Messie d’Israël, venu pour tous les hommes. Ce qui va nous faire chanter et crier et acclamer à notre tour, c’est le Seigneur Jésus qui s’avance au milieu de nous comme il s’est avancé jadis dans Jérusalem, en nous distribuant ses bienfaits, par sa Parole, son Eucharistie, ses sacrements.

Les pierres de notre cathédrale portent les traces des conflits qui ont entouré les étapes de la construction et la vie de notre ville. Elles traduisent les meilleurs des désirs mais aussi la vanité ou l’orgueil des uns, la violence de certains puissants, le ressentiment de certains sujets. Cependant, par-delà tous les drames de l’histoire, ces pierres chantent que Dieu s’abaisse jusqu’à nous non pour s’absorber en nous mais pour nous tirer vers sa plénitude, pour nous conduire des ténèbres qui nous habitent vers la lumière qui nous transfigure. Elles chantent, ces pierres, elles crient, la liberté, la bonté, l’espérance qui ont attirés les catéchumènes lorsqu’ils les ont aperçues ; la liberté, la bonté, l’espérance, déposées dans la création et que Jésus, notre Roi, vient tirer en nous et installer dans nos cœurs.

Certes, nous n’avons pas le droit de l’oublier. Des enfants ont été meurtris dans leur intimité la plus personnelle par des adultes et même par des prêtres du Christ ; mais Jésus, lui, vient pour qu’aucun segment de vie, si abîmé a-t-il pu être, ne fasse sombrer un être dans le néant. Des hommes et des femmes sont mis à mort, sont humiliés, sont torturés de par le monde ; mais Jésus, lui, vient pour qu’aucun d’entre eux ne soit à jamais réduit à ce qu’il a subi. Des adultes et même des prêtres du Seigneur détournent leur autorité et abusent d’enfants et de jeunes ; ils doivent être dénoncés et ils doivent assumer la responsabilité de leurs actes ; mais Jésus, lui, vient pour que ceux-là même puissent reconnaître la gravité de leurs actes, prendre leur part du fardeau qu’ils ont imposé à d’autres, entrer dans le combat de la liberté. Des hommes et des femmes volent, exploitent les autres, profitent de leurs avantages, jouissent de l’existence sans se soucier du sort de leurs prochains ; mais Jésus, lui, vient pour leur ouvrir les yeux, pour les tirer de leur aveuglement, pour les pousser vers la conversion avant qu’il soit trop tard. En lui, les merveilles de Dieu s’accomplissent, qui ne laisse aucun mal ignoré et qui se livre jusqu’au bout pour tâcher de recréer le pécheur.

Jésus, ce jour-là, à Jérusalem, a fait juste ce qu’il fallait pour déclencher l’enthousiasme de ses disciples : il est monté sur un ânon. La foule l’acclame, ses disciples déposent leurs manteaux sous les pas du petit âne qui le porte. Il se laisse faire ; il nous laisse, nous aussi, nous joindre à cette foule. Et nous, frères et sœurs, cette semaine, cette semaine au moins, nous voulons le regarder, lui. Nous voulons lui confier à lui le sort du monde. Nous voulons lui confier notre sort à chacun. Nous l’acclamons, alors même que nous ne pouvons nous dire purement et simplement innocents du mal qui se commet dans le monde. Il s’est fait, lui, l’un de nous, le seul grâce auquel il y a « paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux », et il l’a fait et le fait pour nous ouvrir une brèche que rien ne refermera. Avançons vers son autel : « Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur ! »,

 

Amen.

 

  • Après la lecture de la Passion

Au fur et à mesure du récit de la Passion, les hommes qui l’accompagnaient s’écartent de Jésus : les disciples, les trois, Judas, Pierre, les foules, et ceux qui le rejetaient le rejettent plus encore : les soldats de Caïphe, les soldats de César, Hérode et Pilate qui n’ont que faire de cet agitateur juif, les grands prêtres et les Pharisiens qui s’inquiètent de ce qu’il a l’air de promettre et veulent le réduire à l’impuissance… A mesure que le récit avance, Jésus se retrouve seul, absolument seul. Seul comme tout être humain devant sa propre mort, mais seul aussi comme nul ne peut l’être car lui seul peut dire : « Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté mais la tienne ». Lui seul est le Fils qui veut la volonté du Père, purement, sans réserve, en toute confiance, sans retour sur lui-même.

Alors, nous entendons la parole étonnante qui tombe sur le monde depuis la croix, alors qu’elle jaillit du cœur du Crucifié vers son Père : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » Vraiment, ô Jésus, est-ce cela la volonté du Père ? Que tu intercèdes ainsi pour les pécheurs ? Le Père voudrait-il excuser les êtres humains du mal qu’ils provoquent par la seule ignorance ?

Vraiment, ils ne savent pas ce qu’ils font, les dictateurs qui maintiennent leur pouvoir par la terreur et la torture tandis qu’ils pillent les richesses de leur pays ? Vraiment, ils ne savent pas ce qu’ils font, ceux qui organisent le trafic de la drogue, ceux qui traitent des migrants comme des esclaves, ceux qui entraînent des femmes ou de jeunes hommes dans la prostitution, ceux qui diffusent la pornographie sans vergogne ? Vraiment, ils ne savent pas ce qu’ils font, les prêtres ou les éducateurs qui abusent d’enfants ? Ils ne savent pas ce qu’ils font, ceux qui, ayant une autorité, transforment les autres en proies de leurs désirs ? Ils ne savent pas ce qu’ils font, les responsables économiques qui ne respectent pas les droits des salariés, qui trompent sur la qualité des produits qu’ils vendent ? Ceux qui font peser sur des entreprises la pression continuelle de leurs avidités financières ? Ils ne savent pas ce qu’ils font, les jeunes qui se saoulent ou se droguent, au point de perdre tout contrôle d’eux-mêmes et de leur violence ? Les maris ou les épouses qui trompent leur conjoint ou négligent leurs enfants ? Ils ne savent pas ce qu’ils font, les élèves d’une classe qui se moquent collectivement de l’un d’entre eux ? Ceux qui trichent et qui mentent pour couvrir leur paresse et leur incapacité à ordonner leurs passions ? Ils ne savent pas ce qu’ils font, les frères ou les sœurs qui provoquent la brouille de leur famille à la mort de leurs parents parce qu’ils veulent spolier les autres ? Ils ne savent pas ce qu’ils font, ceux qui ne partagent rien ou presque rien de leurs revenus avec les plus pauvres, sinon par l’impôt auquel ils ne peuvent échapper ?

Mais ce n’est pas exactement de cela que parle le Crucifié. Car il est vrai que lui seul sait combien le péché, le plus grave comme le plus minime, abîme l’œuvre du Père ; combien le péché, le plus grave comme le plus minime, atteint le Créateur au cœur ; combien le péché, le plus mortel comme le plus véniel, pervertit la grande œuvre de Dieu qu’est l’être humain, créé à son image et à sa ressemblance.

Lui seul, Jésus, sait cela, et il consent au chemin paradoxal de la croix pour venir au secours de l’humanité, de tous et de chacun des êtres humains. Et nous, frères et sœurs, nous sommes là, ce matin, autour de cet autel. Nous rassemblons nos maigres efforts de Carême et nous les présentons au Seigneur Jésus. Nous voudrions ne pas l’abandonner. Nous voudrions ne pas le trahir. Nous voudrions ne pas lui manquer. Nous nous émerveillons des catéchumènes qui veulent se lier au Seigneur Jésus. Avec eux, nous le redécouvrons : il est au milieu de nous Celui qui sert. Il est au milieu de nous Celui qui ne renonce jamais à œuvrer pour nous et en nous pour que nous puissions guérir du péché et vivre comme des fils et des filles du Père. Nous entendons ce qu’il dit à ses apôtres au seuil de la Passion : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous. » Nous allons célébrer cette Pâque. Nous osons nous y présenter parce que nous sommes bouleversés par le « grand désir » qu’il a de nous, malgré tout. « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous. » Ce grand désir illumine nos existences. Ce grand désir, celui de Jésus, est plus fort que tous les péchés des hommes et du monde,

 

Amen.

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