Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour le rassemblement JUBILATE

Dimanche 31 mars, Mgr de Moulins-Beaufort célébrait la messe en la chapelle Saint-Joseph de Reims, à l’occasion du rassemblement des collégiens aînés et des lycéens du diocèse de Reims et des Ardennes. 

« Père, donne-moi la part de fortune qui me revient ! ». Que pensez-vous, jeunes gens, de cette demande du fils cadet ? Vous choque-t-elle ? Vous paraît-elle normale ? Après tout, il faut bien qu’un jour les parents laissent de la place à leurs enfants et puis qu’un jour ils leur laissent la place tout court. Il est juste tout de même, pour un jeune homme, de réclamer les moyens de son autonomie. Le moment vient où il n’est plus possible de rester dans la dépendance du père, si bon soit-il, où il convient d’aller vivre par soi-même, à son idée, en usant de ses propres forces, en déployant ses talents ! Seulement, dans la parabole, le fils cadet s’en va pour aller mener une vie de désordre. Une vie de plaisirs peut-être, de beaucoup de plaisirs, mais sans consistance, sans sens, une vie qui ne construit rien, une vie où il use ses forces et sa fortune, pour rien, sans rien bâtir, jusqu’à se trouver privé de tout. Il est légitime, en tout cas dans le système social où la parabole se tient, qu’un fils prenne sa part de la fortune familiale et parte tenter sa chance loin de son père, mais la manière de faire du fils cadet révèle ce qui habite le fond de son cœur : pas grand-chose. Il a pris la fortune comme une chose, comme une somme d’argent. Il n’a rien pris de l’héritage spirituel que son père et ses aïeux, sa mère certainement aussi, avaient préparé pour lui. Il s’est laissé griser par ses biens matériels, il n’a pas su les utiliser autrement qu’au premier degré, pour les dépenser, pour s’en étourdir. Il n’a pas vu ce qu’il y avait dans sa famille de partage, d’attention aux autres, de respect pour les autres, de sens de la vérité, de goût pour l’avenir, de sérieux dans la responsabilité… Il se retrouve privé de tout, perdu, et n’a plus d’autre ressource alors que de se souvenir de son père et de sa bonté, de sa justice qui fait que les ouvriers reçoivent de leur travail ce qui leur permet de vivre pour de vrai.

Le fils aîné, lui, est le fils modèle. Il reste auprès du père. Il voit le cadet partir mais, lui, assume sa responsabilité. Il travaille pour le bien de sa famille, il ne se disperse pas en plaisirs faciles. A vrai dire, il se les refuse tous, c’est en tout cas ce qu’il finit par dire. Car lui aussi, à un moment donné, devant l’accueil reçu par son frère revenu humilié, explose. Il dévoile ce qu’il a dans le cœur, et ce n’est pas très joli : sous des dehors de fils modèle, il est plein de ressentiment, il est rongé par la jalousie, il aurait peut-être bien voulu lui aussi aller gaspiller sa vie avec les prostituées mais il n’a pas osé secouer le besoin de paraître exemplaire.

Alors, chers amis, permettez-moi de vous poser la question : quel genre de fils êtes-vous ? Quel genre de filles êtes-vous ? De ceux qui trépignent de quitter leurs parents pour aller s’éclater, vivre en n’en faisant qu’à leur tête, tout autrement que ce que leurs parents auront essayé de leur apprendre ou de ceux qui sont en surface pleins de respect, conformes au rêve de leurs parents mais dont l’intérieur est plein d’impatience et d’envie ? Sans doute, ni uniquement de l’un, ni uniquement de l’autre. Comment apprendre à être le fils ou la fille dont la parabole ne parle pas mais qu’elle pointe en creux : le fils ou la fille qui sait recevoir le meilleur de ce que son père lui donne et qui sait supporter ses frères et ses sœurs sans leur reprocher de ne pas être comme lui ou comme elle ? Nous pouvons aussi élargir le sens de la parabole. A bien des égards, elle parle de notre temps, en tout cas de nos sociétés occidentales. Car une bonne part de notre monde se vit comme le fils cadet : il prend tout ce qu’il peut des biens que les générations précédentes lui ont laissés : la prospérité, la liberté, la paix, mais il se garde bien de s’encombrer de ce qui les a fait vivre spirituellement, de leur recherche du meilleur, de leur consentement à l’effort, de leur disposition à se priver aujourd’hui pour que demain soit meilleur pour eux ou pour d’autres, à commencer leurs enfants, de leur confiance en Dieu et de leur amour de Jésus. La génération de vos parents – pas forcément vos parents en particulier, mais leur génération globalement –  a voulu prendre les biens possibles et s’en est allé en vivre en cherchant le plus possible ses plaisirs. Ceux qui sont restés fidèles, quelquefois les « bons chrétiens », sont tentés peut-être de réagir comme le fils aîné : d’être là sans doute, mais de regarder avec envie ceux qui ont osé partir et se débarrasser des contraintes de la loi morale, de la bonne éducation, du service du Christ et des autres.

La parabole, avant tout, cependant, nous parle du père. Jésus la raconte. Il est âgé de 32 ou 33 ans, il arrive à la fin de ce que nous appelons sa vie publique. Sa Passion n’est plus loin, que nous allons célébrer, nous, dans huit jours, au cours de la Semaine Sainte. Jésus aime parler de son Père. Pendant les 30 ans de sa vie cachée, – longue dépense de temps -, à Nazareth et ailleurs, il a pu observer les hommes et les femmes, il a pressenti ce qui habite nos cœurs. Il sait, il sent comme l’amour de Dieu peut cacher aussi de la peur de Dieu, que la fidélité à la loi de Dieu peut se payer de beaucoup de mépris pour les autres qui n’arrivent pas bien à en vivre en apparence. Jésus aime parler de son Père, parce qu’il souffre toujours de la fausse image que les hommes et les femmes sont capables de se construire de Dieu. Dieu ne cherche pas à maintenir l’être humain en esclavage ; Dieu ne cherche pas à empêcher l’être humain de déployer sa liberté, de faire ses expériences, de tirer profit des richesses de ce cosmos et d’en éprouver les plaisirs. Dieu, comme le père de la parabole, veut que « tout ce qui est à lui soit à nous », il veut nous donner part à la plénitude de sa vie. Il est prêt à tenter inlassablement l’aventure avec chacun de nous, du moment que nous acceptons de revenir, même un peu, vers lui si nous nous étions égarés. Jésus est le Fils, le Fils unique, le Bien-Aimé, qui vient pour nous faire connaître le Père et nous assurer que le Père est celui qui veut tout ce qui est à lui soit à nous.

Alors, chers frères et sœurs, chers jeunes, permettez-moi de vous dire ceci. Il peut se faire aujourd’hui ou demain que vous ne soyez pas contents de vous-mêmes devant Dieu. Ce peut être aujourd’hui parce que vous n’êtes pas satisfaits de ce que vous avez pour vous : vous souffrez des limites de votre intelligence auxquelles vous vous heurtez en classe, vous souffrez des limites de votre corps à cause desquelles il vous semble que vos camarades ou vos frères ou vos sœurs vous regardent de haut, vous souffrez des avantages dont dispose telle ou tel autour de vous et dont il vous semble qu’ils valent à celui-ci ou à celle-là l’admiration des autres… Ces insatisfactions vous rendent un peu honteux, mais vous n’arrivez pas à vous en débarrasser. Souvenez-vous toujours, souvenez-vous chaque jour de ce que dit le Père de la parabole, qui est le Père de Jésus, le Père dont Jésus veut nous parler : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ». Un jour peut-être, à Dieu ne plaise, serez-vous déçus de vous-mêmes, réaliserez-vous que vous aurez pris un mauvais chemin de vie, serez-vous-même pleins de honte pour ce que vous aurez fait ou ce que vous n’aurez pas fait. Souvenez-vous toujours de ce que proclame le père de la parabole qui est le Père de Jésus : « Mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé ».

Dieu, le vrai Dieu, le Dieu vivant, celui qui est source de toute vie, n’approuve pas le mal que nous pouvons faire, il ne nous y laisse pas croupir. Il suscite en nous l’élan pour nous en sortir au moins un peu. Il se tient toujours comme le père de la parabole, sur le bord de la route, prêt à courir vers le fils qui revient ; à la porte de la salle de fête pour convaincre le fils aîné de se réjouir pour son cadet. Nous le savons, nous chrétiens, nous avons cette chance immense : Dieu travaille par le Christ Jésus à enlever de nous le déshonneur de l’esclavage de nos mauvaises pensées et de nos actes porteurs de mort ; Dieu travaille par le Christ à faire de nous des créatures nouvelles, capables de se réconcilier avec tous, capables de susciter la réconciliation partout où ils passent. En chaque Eucharistie, nous célébrons cette victoire qu’il a obtenue une fois pour toutes et qui se joue en nous. Elle lui coûte son Incarnation, sa Passion et la Résurrection. Entrons dans la joie de découvrir toujours à nouveau la loi de la vie de Dieu : « Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi ! »

Amen.

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