Homélie du Mercredi des Cendres de Mgr Eric de Moulins-Beaufort

Homélie prononcée au Carmel de la Fontaine Olive et en l’église Saint-Jacques de Reims.

Mercredi 6 mars 2019 

Jésus n’a pas besoin de prescrire l’aumône, la prière et le jeûne. Toutes les sociétés religieuses connaissent ces trois pratiques de base. Le peuple juif y était et y est toujours attaché, il les pratique régulièrement pour rénover sa relation à Dieu par-delà les effets de la routine ou les multiples contraintes de la vie ordinaire. Jésus ne se contente pas non plus d’appeler à la cohérence entre le geste extérieur et l’attitude intérieure : les prophètes avaient su le faire, nous avons entendu le grand appel de Joël : « Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements », nous entendrons au long du Carême ceux d’Isaïe tout particulièrement. L’originalité des paroles de Jésus tient dans la finale de chacune des consignes qu’il donne : « Ton Père qui voit dans le secret te le rendra ». Jésus est venu pour nous partager, à nous pécheurs, sa relation unique avec le Père. Le sens profond et la joie sans mesure de la vie chrétienne viennent de la relation de fils ou de fille qu’il nous est possible de vivre avec le Père en tous moments et en toutes circonstances de nos existences. Dans les évangiles, il nous faut être spécialement attentifs chaque fois que Jésus parle du Père, car il nous livre alors beaucoup de lui-même, de la substance même de son être.

Dans l’évangile selon saint Matthieu, Jésus énumère dans l’ordre l’aumône, la prière et le jeûne. La prière, au centre, est le plus intime, le plus intérieur, entre deux extériorités, celles de l’aumône et celle du jeûne. Dans une société où il n’y a ni chèque ni virement bancaire, faire l’aumône se voit nécessairement ; Jésus invite à renoncer à tout le moins à connaître la valeur de son aumône. Dans une société fortement communautaire et où le jeûne est valorisé, la tentation d’en faire plus que les autres et de le faire voir ou sentir peut être grande. Dans une société où la prière appartient à la vie sociale, s’y faire remarquer peut être avantageux. Nous avons en ce sens la chance d’appartenir à un monde tout différent : il est douteux que nous suscitions l’admiration de nos collègues de travail en nous montrant en train de prier ou en faisant remarquer que nous jeûnons et ils se méfieront d’une générosité ostentatoire. Mais Jésus, à propos de la prière, appelle à un peu plus qu’à une prière intérieure : « Toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. » Prier n’est pas seulement ni d’abord réciter des prières ; prier n’est pas seulement sacrifier du temps, un peu ou beaucoup, pour Dieu. Prier, selon Jésus, c’est se tenir devant le Père, c’est mettre le plus intime, le plus profond, le plus décisif, de nous-mêmes, le lieu où se nouent nos actes et nos pensées, sous le regard du Père. C’est accepter, c’est se réjouir que lui voie dans le secret, c’est tout soumettre de nous-mêmes à son regard parce que ce regard peut transformer et transfigurer ce qui nous habite. Se retirer dans la chambre la plus retirée signifie sans doute savoir prier avec discrétion, sans se montrer, mais cela peut se pratiquer aussi bien en participant à une liturgie avec les autres. Car la pièce la plus retirée de nous-mêmes est le lieu où nous sommes fils ou filles de Dieu, capables de nous tenir filialement devant lui, ce que nous ne pouvons faire en vérité qu’en nous abritant en Jésus. La chambre la plus retirée dont nous devons refermer la porte sur nous-mêmes pour y prier en vérité est ce que Jésus nous donne de devenir devant le Père.

A cette lumière, frères et sœurs, faire l’aumône ne consiste pas seulement à nous priver d’un peu ou de beaucoup de nos biens pour compenser les inégalités sociales ; faire l’aumône consiste à reconnaître dans le pauvre un frère ou une sœur que le Père me donne à aimer et de qui j’ai ou j’aurai à recevoir pour l’éternité, parce que lui aussi ou elle aussi est ou sera un fils ou une fille du Père en qui brille l’image de Dieu. Jeûner ne consiste pas seulement à se priver pour prouver à Dieu son attachement, au moins pendant un temps. Jeûner consiste à tout recevoir comme plein du don que le Père créateur veut pour chacun de nous. Si Jésus nous demande de nous parfumer la tête et de nous laver le visage, ce n’est pas seulement pour dissimuler la fatigue due au jeûne, comme une sorte d’hypocrisie inversée, mais c’est que notre joie peut et doit être réelle de reconnaître dans le peu que nous consommons le trop-plein de la générosité du Père, le Créateur, qui nous donne la vie et qui nous rend capables de nous aider à vivre les uns les autres. Car tout bien que nous consommons est le symbole de ceux grâce à qui nous pouvons en jouir. Ce qui fait de nous des vivants n’est pas le plaisir de pouvoir prendre ce que nous voulons, avec le risque de prendre et les choses et les êtres, mais la joie de recevoir des autres et de pouvoir reconnaitre leur bonté et, par-delà, celle du Père. Le jeûne nous rappelle que notre vraie nourriture est la qualité de nos relations comme fils et filles d’un même Père, comme frères et sœurs nous aidant à vivre.

Entrons, frères et sœurs, avec générosité dans le Carême. N’y voyons pas seulement des efforts à faire ; réjouissons-nous surtout d’y être encouragés, stimulés, à faire mémoire de notre condition de fils et de filles du Père, le grand don que Jésus nous a apporté ; osons mettre sous son regard ce qui habite notre cœur, pour qu’il nous apaise, pour qu’il nous unifie, pour qu’il nous éclaire afin que nous ne vivions pas dans l’esclavage de ce qui nous inquiète ou qui nous attriste mais dans la lumière de ce qui nous est donné et que nous pouvons donner à notre tour.

En ce Carême 2019, nous pouvons porter devant Dieu plus que jamais le cri du prophète Joël : « Pitié, Seigneur, pour ton peuple, n’expose pas ceux qui t’appartiennent à l’insulte et aux moqueries des païens ! Faudra-t-il qu’on dise : ‘’Où donc est leur Dieu ?’’ ». Car, par ailleurs, plus que jamais, le monde qui nous entoure et où nous vivons, a besoin que nous lui portions l’appel de l’apôtre : « Nous le demandons au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu ». Car tous, baptisés, nous sommes des « coopérateurs de Dieu » pour exhorter les autres, avec douceur, avec patience, avec un infini respect « à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de lui ». L’homme contemporain ou la femme contemporaine a peur de Dieu, il ou elle se méfie de lui. Il ou elle a peur que Dieu veuille le priver de ses plaisirs alors que Dieu appelle à servir les autres dans l’espérance de la communion éternelle. Il ou elle a peur que Dieu lui demande de souffrir alors que Dieu nous fait la grâce de pouvoir être vivants et porteurs de vie, même dans la souffrance, étant ainsi vainqueurs du mal. Il ou elle a peur que Dieu l’appelle à une vie plus haute dont il ou elle ne se sent pas capable, alors que Dieu nous envoie son Fils bien-aimé pour que lui nous prenne en lui et nous garde tournés vers le Père, malgré nos faiblesses.

Frères et sœurs, en vérité, que ce Carême nous aide à vivre sous le regard du Père qui voit dans le secret. Soyons-en assurés : le Père de Jésus le Christ ne cherche pas à violer notre intimité ; il attend de nous que nous lui présentions de nous-mêmes en vérité ce qui nous habite au plus profond et que nous acceptions que la lumière pacifiante de son regard se pose sur nous. Les catéchumènes que nous accompagnons vers le baptême et que nous accueillerons au jour de Pâques comme des frères et des sœurs nouveaux et renouvelés vivront cela dans les « scrutins » célébrés au long des dimanches à venir. Avec eux, réjouissons-nous de vivre sous le regard du Père et pour le regard du Père,

 

Amen.

 

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