Homélie pour la solennité du Saint Sacrement – ordinations diaconales

Homélie de Mgr Eric de Moulins-Beaufort pour la solennité du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ, le dimanche 23 juin 2019, ordination pour le diaconat permanent de Thierry Aubenton, Joël Laguerre, Patrice Pitois, en la cathédrale Notre-Dame de Reims

« Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Tous ceux qui réfléchissent à l’avenir de notre diocèse, c’est-à-dire, nous tous, frères et sœurs : vous, baptisés et confirmés, désireux de vivre du Christ et d’avancer sur son chemin au long des années, vous, prêtres et diacres, vous, femmes consacrées, moniales et religieuses apostoliques, membres d’instituts séculiers ou d’autres formes de la vie consacrée, vous, frères des écoles chrétiennes ou bénédictins de Notre-Dame-d’Espérance, vous hommes et femmes laïques qui êtes associés à la conduite du diocèse par une mission ou par les responsabilités que vous avez acceptées, et moi, envoyé pour être votre évêque dans le mouvement de l’envoi des apôtres au monde entier par le Seigneur, tous, nous entendons aujourd’hui cet ordre du Seigneur et nous nous interrogeons. « Donnez-leur vous-mêmes à manger ». Il a paru clair, pendant des siècles en notre pays, que l’Église répondait à cet ordre en organisant au mieux la répartition des prêtres sur un territoire donné et en faisant retentir l’appel au sacerdoce ministériel et en accompagnant ceux qui y répondaient dans la générosité de leur cœur. Comment aujourd’hui et demain ferons-nous pour obéir à l’ordre du Seigneur, avec les forces pauvres qui sont à notre disposition ? Nous entendons l’ordre du Seigneur et nous portons cette question ensemble, alors que nous sommes rassemblés dans l’immense joie que le Seigneur nous donne de célébrer l’ordination au diaconat permanent de trois de nos frères qui sont un don de plus que le Dieu vivant fait à son Église en notre région. Nous comprenons sans doute déjà que cet ordre s’adresse à nous tous, à tous les disciples du Christ. Ensemble, nous sommes chargés de nourrir les foules au nom du Seigneur Jésus. Pour cela, certains parmi nous sont choisis pour partager aux baptisés et confirmés de quoi les rendre aptes à apporter aux autres une nourriture valable.

Contemplons ce qui s’est passé ce soir-là, en Galilée, alors que le jour baissait. Certes, la demande de Jésus répond au besoin naturel de restaurer des hommes et des femmes qui ont marché pour rejoindre Jésus, qui l’ont écouté longuement sous le soleil et dont le dernier repas est déjà loin. Mais, alors qu’une solution simple et raisonnable semble possible – la Galilée n’est pas immense, les villages et les campagnes ne sont pas inaccessibles – Jésus veut faire autre chose, les Douze le pressentent et nous avec eux. Jésus a beaucoup donné, nous pourrions croire qu’il a donné l’essentiel : la prédication du Royaume et la guérison de ceux qui en avaient besoin, et il veut donner encore davantage. Quelque chose que la nourriture du corps annonce mais qui la dépasse, quelque chose que la foule ne pourrait pas trouver tout à fait aux environs, quelque chose qu’il ne veut donner qu’en passant par ses disciples. « Donnez-leur vous-mêmes à manger », a-t-il dit, et, une fois reçus les pains et les poissons et la bénédiction dite, « il les rompit et les donna à ses disciples pour qu’ils les distribuent à la foule ». Notons aussi que Jésus ne part pas de rien. Il prend le peu que ses apôtres peuvent lui présenter. Dans d’autres récits, il est question d’un jeune garçon qui aurait eu sur lui l’équivalent d’un pique-nique ; dans le récit de saint Luc, il semble que ce soit le repas des Douze eux-mêmes et de leur Maître qui soit apporté. Ce peu-là, Jésus le fait distribuer à la foule nombreuse et il y en a abondamment. Mais pour cela, il demande que l’on organise la foule : « Faites-les asseoir par groupes de cinquante environ. » Vous connaissez, frères et sœurs, assez bien, les saintes Écritures, pour reconnaître ici un souvenir du peuple hébreu devant le Mont Sinaï. Juste avant la conclusion de l’Alliance. Moïse a dû apprendre à organiser le peuple par groupes de mille, de cent, de cinquante et de dix, à instituer des responsables de ces unités et à leur déléguer certaines tâches pour que le peuple puisse vivre en paix et, lui, Moïse, remplir son vrai rôle. Ce soir-là, en Galilée, l’organisation fut plus sommaire et elle n’était pas destinée à durer ; il n’en reste pas moins que Jésus donne ce qu’il a à donner en plus non à la foule indistincte mais à un peuple organisé et en passant par ceux qu’il a davantage associés à lui-même. Or, d’où venait la foule ? Des villes et des villages où étaient passés les Douze que Jésus avait envoyés en mission. Les Douze avaient « annoncé la Bonne Nouvelle et fait partout des guérisons ». Après leur parcours, ils avaient retrouvé Jésus qui les avait entraînés dans un lieu à l’écart et les foules les avaient rejoints peu à peu. Ceux que Jésus veut nourrir avec l’aide de ses apôtres, sont ceux qui se sont déplacés après avoir entendu grâce aux Douze la bonne nouvelle du Royaume et qui ont été guéris. Qu’est-ce que la proclamation de la bonne nouvelle : elle ouvre l’espérance d’une manière nouvelle de vivre avec pour horizon non le manque et la mort mais la vie éternelle et pour moteur non le respect de la loi mais l’exigence brûlante de l’amour et du pardon. Que veut dire guérir ceux qui en ont besoin ? Ceux qui sont guéris sont mis en état d’avancer sur le chemin du Royaume.

Qu’est-ce Jésus a à donner en plus de ce que ses apôtres ont déjà porté et qu’il a continué ? Dans les pains et les poissons partagés surabondamment, nous reconnaissons, frères et sœurs, le geste de Jésus après la Résurrection, au bord du lac de Tibériade à nouveau, lorsqu’au petit matin, il hèle ses disciples qui ont passé la nuit sur le lac à pêcher sans rien prendre. Là, pains et poissons étaient prêts sur la braise, et cependant le Seigneur a voulu que Pierre apporte quelques-uns des poissons que, sur son ordre, ils avaient enfin pris. Nous reconnaissons surtout en ces gestes le pain et le vin distribués au soir de la Cène et confiés aux Douze pour « la gloire de Dieu et le salut du monde », l’Eucharistie du Seigneur remise à son Église. Nous, chrétiens, nous catholiques surtout, et c’est le sens de la solennité de ce jour, nous reconnaissons le Seigneur lui-même, le Crucifié ressuscité qui se fait la nourriture de ceux dont il fait en ce monde les fils et les filles du Père. Nous comprenons que Jésus se donne lui-même. Au-delà de la prédication du Royaume, Jésus veut se donner lui-même. Nous, catholiques, adorons en ce jour ce don-là, cette manière inouïe qu’a trouvé le Seigneur mort et ressuscité pour nous de venir lui-même, réellement, jusqu’à nous tous et jusqu’à chacun de nous, depuis la gloire de sa victoire sur la mort et le péché, de sa mort consentie jusqu’au bout en offrande pour nous, de sa Résurrection et de son Ascension.

La liturgie de cette année nous invite à faire un détour par Abram et Melchisédek. Il serait sans doute raisonnable, frères et sœurs, de m’arrêter là mais comment résister ? Au revers de la façade de notre cathédrale, la rencontre d’Abram avec le mystérieux Melchisédek est représentée. Les ignorants appellent cette scène : la communion du chevalier, parce qu’Abraham porte l’armure et Melchisédek revêtu de l’aube et de la chasuble. Abram, qui n’est pas encore tout à fait, Abraham, est l’homme de l’alliance avec Dieu. Il porte la bénédiction de Dieu parce que Dieu l’a appelé à être bénédiction pour tous les peuples. Il vit comme un nomade, promenant ses troupeaux, et tout lui réussit plutôt. Un jour, des petits rois locaux ont razzié les troupeaux de son neveu Lot. Abram a réuni ses hommes et il a vaincu ces pillards, libéré Lot et ses serviteurs et ses biens. Sur le chemin du retour vient à sa rencontre un certain roi de Salem, Melchisédek, roi et prêtre du Très-Haut et, curieusement, Abram, le Béni du Dieu vivant, accepte volontiers sa bénédiction et lui donne le dixième de ce qu’il a récupéré. Pour aller au but, frères et sœurs, voyons en Abram la figure de tout homme ou toute femme qui tâche de vivre selon Dieu ici-bas, qui déploie le mieux qu’il peut dans la justice et la fidélité son activité, en tâchant d’avoir avec tous les meilleures relations. Il doit faire face cependant à la violence et à la jalousie des autres, et il sait se défendre. Il est comme nous tous qui sommes engagés dans ce monde, agissant le mieux que nous pouvons dans un monde complexe et parfois compliqué. Celui qui vient à sa rencontre porte un mystère : son nom n’est pas habituel, il n’est pas désigné comme le fils d’untel, comme le faisaient les noms en Orient, il signifie « roi de justice » et sa ville porte le nom de « paix ». Abram s’unit à l’offrande que Melchisédek fait au Dieu très-haut parce qu’il reconnaît que ses actes, alors même qu’il s’efforce de vivre selon l’alliance avec Dieu, risquent toujours de manquer un peu. Il a dû exercer la violence contre la violence, il suscite la jalousie. Peut-il être sûr d’agir toujours avec un cœur parfaitement droit et pur, habité par le seul amour de Dieu et du prochain et peut-il être certain que ces actes contribuent tous à édifier la cité de la paix, le rassemblement des êtres humains dans la l’unité et la paix qui sera la substance de la vie éternelle ?

L’épître aux Hébreux a vu en Melchisédek l’annonce du Christ à qui les êtres humains, même les meilleurs, même les plus saints, apportent leurs actes pour que lui les prenne dans son offrande, dans son grande acte à lui, dans l’obéissance parfaite qu’il a scellée à la dernière Cène et dans le jardin de Gethsémani, le Fils bien-aimé se donnant lui-même jusqu’au corps livré, jusqu’au sang versé, pour que ceux qui consentent à être ses frères et ses sœurs puissent lui remettre leurs actes toujours mêlés, toujours incertains, afin qu’ils soient purifiés, redressés, dilatés et ainsi contribuent, malgré leur insuffisance initiale, à édifier la communion éternelle des êtres humains avec Dieu et entre eux. Cette scène, au revers de la façade, avait été voulue pour rappeler au roi sortant de son sacre que, si plein de bonne volonté puisse-t-il être, si plein de réussites son règne serait-il, toujours il aurait besoin de le remettre entre les mains du Christ pour qu’il puisse vraiment contribuer à la justice et à la paix, toujours il aurait lui-même besoin du Christ pour purifier son cœur de l’orgueil, de la peur, de la cupidité et pour apprendre à servir la justice et la paix non pour se vanter lui-même mais pour le bien de toute l’humanité. Aujourd’hui, frères et sœurs, nous pouvons le comprendre, cette scène a été proclamée pour nous tous, mais spécialement pour vous, laïcs, agissant en ce monde. Par le baptême et la confirmation, nous sommes tous prêtres, prophètes et rois, et vous exercez en ce monde, dans les conditions de ce monde, la liberté royale des fils et des filles du Père. Tous vos actes peuvent être habités par la justice, c’est-à-dire la justesse devant Dieu et servir à édifier la cité de la paix pour l’éternité. Mais ils ne peuvent le faire qu’en étant repris dans l’unique acte du Christ, dans l’acte total du Seigneur, qui se livre pour que les pécheurs que nous sommes deviennent ses frères et ses sœurs et que ce monde marqué par la mort s’ouvre à la vie pour toujours dans la plénitude de Dieu. Voilà pourquoi nous avons besoin de Jésus et de ce qu’il nous donne en son Eucharistie : pour que nos vies, en leurs actes de chaque jour, puissent vraiment servir à l’œuvre entière de Dieu.

Dans un instant, quelques-uns d’entre vous apporteront devant l’autel le pain et le vin. Vous êtes tous, frères et sœurs, comme autant d’Abraham, et ce peu de pain et de vin, comme le dixième offert par Abram, symbolise l’offrande que vous souhaitez faire, malgré votre faiblesse, de toute votre vie. Je recevrai cette offrande au nom du vrai Melchisédek, et nos trois frères, juste ordonnés, Thierry, Joël, Patrice, m’aideront à la recevoir. Il est vain, bien sûr, d’imaginer trouver dans un épisode évangélique la constitution entière de l’Église et la description de ce que nous avons à faire dans notre temps. Le don de l’Esprit-Saint est nécessaire aussi. Mais en cet après-midi, nous pouvons tout de même comprendre encore ceci. Vous avez été saisis, chers frères, dans une vie que vous tâchiez de mener le mieux que vous pouviez, en disciples du Seigneur Jésus, baptisés et confirmés. Vos vies professionnelles ou vos engagements vous mettent en relation avec notre humanité dans ses vulnérabilités mais comme il en va pour beaucoup d’autres, chrétiens ou non d’ailleurs. Vous essayiez de vivre vos vies familiales, professionnelles, sociales, avec vos épouses respectives, en vous nourrissant de l’alliance du Seigneur, à l’instar de notre père Abraham, pourrions-nous dire. L’appel du Seigneur pour son Église vous a pris au milieu de votre course. A partir de ce soir, vous continuerez à vivre et à agir de même, mais vous serez les signes que les êtres humains méritent de se laisser intégrer dans le peuple saint du Dieu vivant ; vous recueillerez ce qui se vit autour de vie de recherche de la justice, de la paix, disons de la sainteté, chez ceux qui en sont conscients comme ceux qui ne le savent pas encore, mais pour attester que ce peu-là mérite d’être uni à l’acte plénier du Christ Jésus afin de préparer réellement le règne éternel. Vous inviterez les hommes et les femmes qui viendront à vous à se disposer pour recevoir ce que Jésus seul peut donner, lui-même en son sacrifice de vie et de paix, et vous les aiderez à lui remettre avec confiance ce qui les fait vivre pour qu’il le purifie et le dilate en l’unissant à son acte. Vous apporterez à l’Église ce qui fait la substance de votre vie, dans votre union à votre épouse, dans votre service de vos enfants, dans votre engagement professionnel, et vous nous aiderez ainsi à recevoir ce que tous les Abram de notre diocèse et du monde entier peuvent apporter pour la gloire du Dieu créateur. En retour, vous nous aiderez, les prêtres et moi, à garantir à tous que le peu qu’ils vivent peut servir, par la puissance du Christ, à nourrir tous les êtres humains en vue de la vie éternelle. Ce que vous ferez, bien des baptisés laïcs le font et le feront, mais par l’ordination, vous serez pour toujours et pour tous le rappel vivant que ce que nos œuvres les meilleures, nos actes les plus féconds, sont certes le fruit de notre engagement, de notre combat spirituel pour affermir nos vertus, de notre charité inventive, mais qu’ils ont besoin, toujours et à jamais, d’être remis à celui qui seul peut leur conférer leur plénitude en les intégrant dans son œuvre de pardon et de communion.

Frères et sœurs, entendons ensemble l’appel du Seigneur : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » et croyons tous ensemble qu’il nous donne largement de quoi nourrir les foules. Osons être des annonciateurs du Royaume, c’est-à-dire ouvrir les autres à l’espérance d’une vie vivante pour toujours, où chacun est une bénédiction pour tous les autres ; osons porter la guérison, c’est-à-dire aider les autres à se lever pour avancer, au moins d’un pas de plus, sur le chemin du Royaume. Mais aidons-nous aussi à réaliser que le Seigneur nous donne ce qui lui seul peut donner, rien de moins que lui-même livré pour nous jusqu’en son corps et son sang pour nous donner d’agir pour l’œuvre de Dieu elle-même. Recevons nos trois frères diacres avec gratitude, et sachons voir ce qu’ils nous rappelleront désormais par leur seule présence : il vient, le Seigneur ressuscité, et il vaut la peine de venir à lui, Jésus, pour lui confier à lui et à lui seul tout ce que nous portons,

                                                                                                                          Amen.
+ Eric de Moulins-Beaufort

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