Les médias, piliers du “faire société”

Sites d’information en ligne, journaux “gratuits”, réseaux sociaux, chaînes d’information en continu, … le secteur de la communication est en plein bouleversement. Non sans bavures quand le public découvre que l’information diffusée est approximative. Au-delà des nouvelles technologies, les usages et les modes de consommation de la presse et des médias sont les véritables moteurs des évolutions. Les nouvelles générations jouent un rôle crucial dans la recherche et le développement de nouveaux contenus, tandis que l’offre reste encore très maîtrisée par les pouvoirs économiques et politiques.

Ces transformations ont un impact considérable sur la cohésion sociale, sur notre culture commune, sur les identités et les liens sociaux qui s’établissent au sein de la collectivité nationale. Particulièrement quand il s’agit de définir des projets crédibles et mobilisateurs en période électorale. Isabelle de Gaulmyn, rédactrice en chef adjointe du journal La Croix et Philippe Meyer, écrivain, journaliste et producteur de l’Esprit public à France Culture, présentent leurs analyses et leurs réponses aux bouleversements dans ce dossier qui présentent les manières de s’informer des jeunes.

 

Entretien avec Isabelle de Gaulmyn :

Valoriser la vie de tous les jours

 

Le Courrier – Quels sont les défis auxquels font face aujourd’hui les grands quotidiens d’information à l’ère de la communication et de la digitalisation ?

Isabelle de Gaulmyn – Il y a trois grands défis : le plus évident, le défi de la rapidité et de la réactivité ; il induit le second, celui du métier qui menace professionnalisme et déontologie. Le défi économique enfin, accroît l’impact des deux premiers.

La Croix a choisi d’être sur les réseaux sociaux, avec des comptes Twitter et Facebook. Et tous les jours la question se pose : faut-il “twitter” tout et sans arrêt ? Ces réseaux et les chaînes d’information en continue (BFM TV, France Info, …) nous mettent au défi de réagir en temps réel à l’actualité. Celles-ci sont à la recherche de scoop en permanence et surréagissent constamment aux évènements. Elles boursoufflent l’information sur quelques sujets, accélèrent les prises de position sans toujours vérifier pertinence et justesse. Nous avons appris la prise d’otage à Saint-Étienne-du-Rouvray par Twitter. Moins d’une heure après, une chaîne me demandait de réagir. J’ai refusé : on ne savait pas exactement ce qui s’était passé. Une fois, j’ai reçu un appel d’une chaîne d’information en continue pour réagir sur une phrase du Pape, il était minuit passé ! Je suis souvent appelée sur les questions religieuses car rares sont les compétences sur ces questions au sein de ces chaînes.

Ce qui bouleverse l’exercice du métier de journaliste ?

Tout à fait, c’est le second défi, celui de l’émetteur. Chacun estime qu’il a et qu’il peut donner des informations. Il est aujourd’hui difficile de montrer et de faire valoir que tout le monde ne peut pas être journaliste, surtout d’un point de vue déontologique. Mais la rapidité induite par le digitalisation relègue au second rang l’importance de la vérification des sources et la hiérarchisation de l’information. Celle-ci devient pourtant de plus en plus cruciale, dans un monde qui se complexifie, dans lequel les frontières entre les sujets disparaissent et où l’enjeu principal est d’appréhender et de faire comprendre cette complexité.

Beaucoup de journalistes, y compris à La Croix, interviennent sur leurs propres comptes Twitter et Facebook, où il leur arrive de mêler leur rôle de journaliste et leur vie personnelle. Surtout, sur certains sites d’informations, on modifie les titres en fonction des réactions sur les réseaux sociaux, afin d’accroître leur impact et le taux de lecture. Dans ce domaine, le choix des mots est important : “mariage gay” est plus vendeur que “mariage pour tous”. Quitte à remettre en cause certains principes. À La Croix, nous refusons d’utiliser le terme “euthanasie” qui est pourtant davantage “vendeur” pour le moteur de recherche de Google. Finalement, les procédures et les choix des algorithmes de ces mastodontes ont un rôle considérable dans le déferlement médiatique à propos de certains évènements.

Les hommes politiques peuvent avoir un rôle parfois nocif. Ils jouent les réseaux sociaux contre la presse.

Ils se rendent omniprésents sur les médias à travers des prises de position plus ou moins calibrées mais dont ils attendent surtout un écho sur les réseaux sociaux pour saturer l’espace médiatique. Des statistiques ont montré que sur la dernière période, l’information disponible avait été multipliée par dix, quand dans le même temps le nombre de sujets s’était réduit. Un appauvrissement et une focalisation considérable sur certains thèmes en résultent.

Toutes ces évolutions peuvent avoir des effets inquiétants sur la formation des journalistes. Le profession s’appauvrit, les jeunes sont de moins en moins attirés par le métier de journaliste, ce qui accroît les dégâts en matière d’éthique et de professionnalisme. D’autant que le statut du métier se dégrade, avec des mouvements incessants de postes, une précarisation et une généralisation des pigistes, qui travaillent à la tâche.

Un effet du dernier défi, économique celui là ?

De fait, l’équilibre économique des titres devient fragile. Les jeunes générations ne lisent plus le papier et ne veulent pas payer pour s’informer. Pour beaucoup d’organes de presse, aux mains de groupes industriels, la ligne éditoriale fluctue beaucoup entre la vision du comité de rédaction et les intérêts économiques des dirigeants qui changent sans cesse. La Croix (dont l’actionnaire est un groupe religieux, les Assomptionnistes) n’est pas soumis à ce type de pression, mais doit relever le défi de la diminution de la population chrétienne, avec une demande plus communautaire des jeunes chrétiens. Ceux-ci souhaitent sans doute davantage un porte-voix de la communauté catholique qu’un regard chrétien sur l’actualité, qui constituait jusqu’ici la marque de fabrique du quotidien. Quoiqu’il en soit, l’enjeu économique accroît la pression et conduit à réduire les moyens consacrés à la formation et à la déontologie des journalistes, au moment où celles-ci sont déterminantes.

Comment vous tentez de répondre à ces défis ?

Nous cherchons des méthodes pour préserver principes et déontologie. Par exemple, nous avons invité des modules d’articles qui privilégient l’explication des situations et le décryptage du contexte. Chaque jour, nous mettons le phare sur un débat, avec deux avis qui se répondent pour que les lecteurs puissent se faire leur propre idée. Et puis, surtout, nous allons voir la “vraie vie” sur le terrain, avec des portraits, des reportages. Nous faisons parler les gens. Il y a les professionnels des médias qui s’expriment sur les réseaux sociaux et de l’autre ce qui fait la vie de tous les jours, que nous essayons de mettre en valeur.

Marc Deluzet,
Membre du comité de rédaction – Le Courrier, Décembre-Janvier-Février 2016

 

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